Coma : Dans les limbes du septième art

C’est l’histoire d’une adolescente enfermée dans sa chambre. Entre des vidéos Youtube de l’étrange Patricia Coma, un soap se jouant avec ses poupées Barbie et des songes de forêts inquiétantes, on voyage de rêve en rêve sans savoir où l’on va, ni quand on pourra bien se réveiller… Une virée à l’intérieur du crâne de ce personnage condamné à l’inaction, à l’attente latente et à la passivité poussive et qui tente de nous dévoiler des univers interdits. Mais c’est surtout une manière pour Bertrand Bonello de se pencher encore une fois, après Nocturama et Zombi Child, sur son obsession du moment : la jeunesse. Il fait même jouer Louise Labèque, qui a le même âge que sa fille.

Coma a débuté sous la forme d’un court-métrage sur le confinement. Une commande de la Fondation Prada en 2020 qui souhaitait voir des cinéastes réfléchir à comment tourner un film sans créer de nouvelles images. Bonello a alors choisi des plans de Nocturama dans lequel il a zoomé pour fabriquer des motifs et formes changeantes abstraites, sur lesquels il insère des sous-titres. Cette vidéo demeure dans la version long-métrage de Coma, et sert de note d’intention visuelle au reste du film : le réalisateur s’adresse directement à sa fille Anna. Loin heureusement de tomber dans des réflexions boomerisantes, c’est une approche plutôt touchante d’un père qui s’inquiète du monde laissé aux plus jeunes, et qui se questionne sur leur rapport aux images nouvelles, qui leur sont contemporaines. Par là même, cela lui permet de réfléchir à son propre rapport à l’image et au mouvement.

Jusque dans sa fabrication, Coma est un film résolument moderne. Fabriqué à la maison, avec les moyens du bord et hors du système des commissions comme le feraient d’autres cinéastes moins institutionnalisés que Bonello, c’était aussi une manière de s’occuper créativement en attendant le tournage repoussé d’un autre projet plus conventionnel. En se mettant des contraintes budgétaires, le cinéaste instaure un cadre à son œuvre, ce qui lui permet de se déployer au sein de cette diégèse restreinte, qui d’une certaine manière ne quitte jamais le cadre de cette chambre en dehors des interludes vidéos Youtube et de la forêt.

Il y a beaucoup de cinéma dans Coma. Une phrase un peu bateau, mais résolument utile pour décrire ce qui se passe dans le film : les passerelles entre le rêve et le cinéma sont connues et documentées depuis longtemps. Ce qui frappe d’ailleurs dans le film, c’est qu’à la fin de chaque séquence de songe on retrouve l’héroïne les yeux ouverts. On est encore sur une expression consacrée, mais qui n’est pas moins pleine de sens : un rêve éveillé. Avec ce que cela a de cauchemardesque : comment s’extirper des méandres terrifiants de nos mirages si nous ne sommes pas endormis ?

A peine anxiogène, cette carte météo ma foi.

Il convient donc d’interroger les différentes strates de réalité que le film confond, tandis qu’il place le spectateur dans un état de léthargie : que penser de ces bois terrifiants et obscurs dans lesquels l’héroïne se perd ? Des aventures soapesques de ses poupées aux voix d’acteurs et actrices français célèbres ? De la séquence sur Zoom qui se transforme en slasher ? En vérité, les séquences les plus intéressantes sont probablement celles de la Youtubeuse fictive Patricia Coma, qui s’adresse directement à la caméra dans des contextes plus ou moins bizarres et décalés. Bonello a conscience que la jeune génération est inondée d’images mouvantes, et d’écrans, et le film semble mettre tout au même niveau dans un flux continu. C’est là que naît l’inquiétude du réalisateur, semble-t-il. La peur des limbes, l’illusion de la liberté et des choix.

Il est d’autant plus intéressant que Coma soit né d’images d’archives, car on peut aussi penser le long-métrage comme une tentative de faire un film testament, destiné lui-même à devenir ensuite archives manipulables. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que Bonello a recruté pour l’occasion Gabrielle Stemmer, monteuse et réalisatrice fraîchement diplômée de la Femis qui a fait parler d’elle en réalisant un court-métrage à partir d’images de vidéos Youtube de nettoyage (Clean With Me (After Dark)), qui déjà explorait ce qu’il y a de perturbant dans nos nouvelles réalités virtuelles. C’est la fin d’une trilogie sur la jeunesse pour le réalisateur, mais il est certain que sa réflexion sur notre rapport aux images va continuer dans ses films suivants : on ne se débarrasse pas aussi facilement d’une problématique aussi angoissante.

Coma, un film de Bertrand Bonello, au cinéma le 16 novembre 2022

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