Une Brève Rencontre avec David Lean

Il suffit d’une soirée d’été étouffante, où l’on se confine pour éviter le chaleur du réchauffement climatique dans son appartement pour chercher ce que l’on pourrait bien regarder comme film pour rêver un peu et oublier que l’on va, doucement mais sûrement, vers la fin du monde. Alors on lance la plate-forme Canal et on s’égare sur Ciné + entre tous ces films en noir et blanc des années trente et quarante, parce que c’est peut-être le cinéma le plus exotique pour nos yeux… Et sans faire exprès on tombe sur Brève rencontre. Un film britannique de 1945 racontant l’histoire d’amour éphémère et intense d’une femme mariée (Celia Johnson dans le rôle de Laura Jesson) et d’un homme marié (Trevor Howard dans le rôle du docteur Alec Jarvey), qui se croisent par hasard au café de la gare. Sans crier gare (vous l’avez, on rigole bien), un chef-d’œuvre vient se lover dans notre rétine. Mais on aurait dû s’en douter : c’est David Lean.

Si certains de ses films continuent d’être connus du grand public au-delà de son nom, c’est en partie parce qu’ils étaient souvent diffusés à la télévision pendant les vacances (le vécu) et en partie que ce sont de grandes œuvres épiques qui n’ont jamais pu être égalées depuis. Tout le monde connaît au moins de titre Lawrence d’Arabie, Le pont de la rivière Kwai et Le Docteur Jivago, et les plus cinéphiles toutes générations confondues connaissent le nom de David Lean. D’abord monteur (comme d’autres futurs grands de cette époque, Robert Wise ou Dorothy Arzner pour ne citer qu’eux) avant de passer derrière la caméra, il a connu un succès immense auprès du public britannique comme de la critique grâce à ses adaptations de Dickens (Oliver Twist et Les Grandes Espérances). Mais avant cela, avant son passage à l’international auréolé de succès (malgré une fin de carrière plus que compliquée ; notons l’hommage que lui rend Spielberg notamment en le remplaçant sur L’Empire du soleil en tant que réalisateur), il y a eu Brève Rencontre.

Le personnage à gauche pas loin d’être accidentellement un des plus détestables de l’histoire du cinéma

Ce retour en arrière que j’opère ici, pour parler du premier vrai succès de Lean (Brève Rencontre reçoit le Grand Prix à Cannes, la Palme de l’époque) n’est pas anodin ; c’est une structure narrative que lui-même affectionne particulièrement comme on peut le voir au début de Lawrence d’Arabie, et dans celui-ci. Tout commence dans le café de la gare, où l’on découvre un homme et une femme, les visages habités par le tourment. Qui sont-ils ? Qu’ont-ils vécu ? Alors que l’homme s’en va pour prendre son train, le spectateur comprend immédiatement que ce départ est définitif, et qu’une tristesse infinie se dissimule dans chaque photon de lumière de l’image projetée devant nous.

Quelques minutes plus tard, alors que nous accompagnons cette femme nommée Laura Jesson dans son train, sa voix nous ramène dans le passé. Pendant une heure et vingt minutes à peine de film, David Lean raconte deux vies qui s’entrechoquent, et avec quelques images seulement parvient à dire tout ce que l’on peut espérer sur l’amour, la société britannique, et le cinéma. Cela ferait un bon titre de bouquin d’ailleurs : Tout sur l’amour, la société britannique et le cinéma.

Un amour qui, bien sûr, vient bouleverser la morale de l’époque pour le pays. Quoi de plus anglais au fond que deux personnes qui s’aiment mais qui ne peuvent l’exprimer sans frein ? Laura est mariée et a un enfant, tandis qu’Alec en a deux et une épouse. Et pourtant, tous les jeudis ils se retrouvent par le biais de cette petite gare ; lui pour remplacer un collègue à l’hôpital, elle pour faire du shopping dans les rues de Londres et aller au cinéma. Il y a peu de choses plus belles en ce monde que la douceur avec laquelle David Lean fait tomber l’amour sur leurs corps de plus en plus détendus, assis face à face en attendant leurs trains respectifs. Alors que Laura encourage Alec à lui parler de son travail, elle se surprend à le voir si enthousiaste, comme un enfant, puis se reprend. Mais c’est trop tard : la passion s’installe… Et elle est interdite.

Surtout, David Lean ne rechigne pas à utiliser tout ce que le cinéma lui permet en tant que langage. Il le fait d’abord en habitant chaque lieu (dans la pièce de théâtre dont le film est adapté, on ne voyait que le café de la gare) d’une énergie soit bouillonnante – le cinéma, le restaurant, soit mélancolique – les ruelles autour de la gare ou la maison de l’ami d’Alec – avec des plans que ne renieraient pas les fans d’expressionnisme allemand. Il se sert également sans la moindre retenue de la voix-off, qui quand on arrête de penser que Robert McKee a la science infuse sur le septième art, peut être un outil magnifique au cinéma.

Là aussi, Lean s’éclate en utilisant la vitre pour amener l’introspection ; un processus que toute personne ayant pris le train une fois dans sa vie saura reconnaître. Même les Intercités Corail.

Ici, la narration en voix-off naît de la culpabilité de Laura vis-à-vis de son propre mari. Après le dîner, alors qu’il fait les mots croisés dans le salon et qu’elle est assise auprès du feu en écoutant de la musique classique à la radio, elle s’imagine alors tout raconter à son homme. N’osant le faire pour de vrai, elle se perd dans ses pensées et nous amène dans le récit par un magnifique fondu qui laisse sa silhouette apparaître longtemps sur le plan en analepse, accompagnant le spectateur dans ce retour en arrière. Ainsi la musique entendue dans la fiction qu’elle nous raconte se mélange avec celle de la radio du salon… C’est d’une maîtrise à couper le souffle. On pourrait aussi parler du découpage et de la manière dont David Lean gère les entrées et sorties dans le cadre avec une habileté ahurissante, d’autant plus dans un film qui parle de rencontre et de départ, mais on va plutôt se taire et vous encourager à voir, ou revoir, Brève Rencontre.

Brève rencontre, un film de David « idole de James Cameron » Lean, sorti en 1945 et tourné alors que Londres était toujours sous les bombardements… comme quoi les cinéastes sont des fracassés du bulbe. Disponible actuellement sur Ciné +.

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