Frère et sœur : haïr, c’est ce qu’il y a de plus beau

Imaginez un film où chaque réplique sonnerait totalement faux. Un film où aucune réaction des personnages ne semblerait logique ou réaliste. Un film où Patrick Timsit ferait du cheval. C’est à cette expérience de cinéma que nous invite Arnaud Desplechin avec Frère et Sœur, qui marque son retour à la compétition cannoise.

Alice et Louis se détestent. C’est non seulement le postulat de départ du film, mais c’est aussi son essence même. Le film se nourrit de cette haine qu’il décortique scène après scène. Attention, il ne fait pas l’erreur d’essayer de nous l’expliquer. La haine est là, point. Elle est acceptée par tous les personnages qui en subissent les conséquences. Chaque scène, chaque dialogue est l’occasion de la rappeler, de la nommer, de la pointer du doigt. Elle pervertit toutes les relations d’amitié ou de famille. Elle définit leur monde. Tous vivent avec cette fatalité : Alice et Louis se haïssent et s’évitent. Un accident de voiture blessant leurs parents les forcera cependant à se revoir. Ces inévitables retrouvailles constituent la tension unique de Frère et Sœur, qui est décidément une drôle de proposition.

Alice est actrice réputée, Louis est écrivain de renom et il écrit beaucoup sur Alice. Dans l’univers de Desplechin, c’est tout sauf un hasard. On ne peut pas occulter le fait que Marie Desplechin sa sœur, soit autrice ni qu’Arnaud Desplechin ait connu des démêlés juridiques avec son ex-compagne qui lui a reproché d’utiliser sa vie privée dans ses films. Tout ça nourrit cette œuvre qu’on devine riche de vécu. Mais c’est surtout la façon que le réalisateur roubaisien choisit de nous la présenter qui interroge. On est loin du drame intimiste ou du film réaliste. Tout est écrit et surécrit, joué et surjoué. Dès la première scène, saisissante et glaçante on s’invective et on se hurle dessus. Le ton est donné, Desplechin dans Frère et Sœur va pousser le curseur jusqu’au bout sans se soucier de la vraisemblance ou de l’amabilité de son film. Celui-ci entre alors rapidement dans une nouvelle dimension, où chaque scène surprend plus que la précédente.  Là où on aurait pu s’attendre à un sage drame familial se dénouant dans un climax cousu de fil blanc, Desplechin fait un pas de côté, ou plutôt un grand bond en avant.

L’ensemble des personnages secondaires n’existent que par rapport à la relation Louis-Alice (qui se détestent, je ne sais plus si je l’ai dit)

En plaçant ces acteurs et actrices dans des incompréhensibles personnages de pure fiction, Desplechin les force à puiser en eux-mêmes une énergie nouvelle. Il faut voir Marion Cotillard annoncer pour la première fois à son jeune frère qu’elle le hait, dans un sourire dévastateur. Il faut voir Melvin Poupaud hurler sur un gamin de seize ans dans une librairie. Ces scènes resteront des moments marquants de ce festival dans un film d’une audace surprenante pour un réalisateur aussi installé que Desplechin. Cette audace rend le film particulièrement peu aimable. Il a même eu le droit aux premières huées de cette 75ème édition de Cannes. Car sous ses apparats de drame familial porté par un duo de stars, c’est finalement un film expérimental qui nous fait face. Frère et sœur sort du lot par sa tonalité dans une sélection pour l’instant assez convenue. Et ça fait du bien ces films malaimables qui ne cherchent pas à plaire et vont au bout de leur logique interne. Dommage que quelques faux-pas ternissent le tableau. Le final notamment utilise un cliché de l’exotisme qui devient insupportable dans le cinéma bourgeois et auquel on a déjà eu le droit dans Le Otto montagne cette année.

Desplechin ne va clairement pas conquérir un nouveau public avec Frère et Sœur, il va même sûrement décevoir une bonne partie de ses admirateurs. Mais difficile de nier que Frère et Sœur est une véritable proposition de cinéma de la part d’un cinéaste qui continue de se réinventer pour explorer les failles des relations familiales. Sûrement pas la Palme d’or, mais un des moments importants de ce festival.

Frère et soeur, un film d’Arnaud Desplechin avec Marion Cotillard, Melvin Poupaud, Golshifteh Farahani et Patrick Timsit sur un cheval

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