Quand John Carpenter entre dans l’enceinte du Village des Damnés

Les fans de littérature SF connaissent bien John Wyndham, notamment par le biais de nombreuses collections en France éditées durant les années 50. Son récit le plus célèbre, Les Coucous de Midwich, a d’abord été adapté au cinéma en 1960 avec un certain succès critique et commercial – assez pour connaître une suite fade et finalement mener à une nouvelle adaptation en 1995 signée du maître de l’horreur, notre cher Jean Charpentier. Le film ressort en ce mois d’avril 2022 chez Elephant Films dans une magnifique restauration qui vous donnera envie de manger sur l’image tellement elle est propre…

Le Village des Damnés se passe dans la petite bourgade de Midwich, ce que vous avez déduit car vous êtes comme le Batman de fins détectives, mais il n’y a pas vraiment de coucous dans le coin : il s’agit plutôt d’une métaphore pour suggérer une invasion extraterrestre. Comme ces oiseaux qui pondent dans le nid des autres, un mal étrange s’abat sur la ville (attendez, y a un lien je vous jure) ! Toute la populace s’évanouit (le lien arrive, je promets), et une dizaine de femmes se réveillent ensuite… Enceintes. Voilà le lien avec les oiseaux, des sales aliens sont venus féconder sans qu’on ne leur demande quoi que ce soit, quelque chose qu’on peut qualifier sans trop se mouiller de : pas franchement super sympa. En plus les enfants qui vont naître sont super flippants et ont des pouvoirs magiques donc clairement, il aurait mieux fallu s’abstenir les gars.

Il n’est pas très difficile de comprendre pourquoi Carpenter a pu être séduit par le projet. Un mal innommable qui s’abat sur une communauté fermée, une mise en scène qui nécessite de présenter des personnages féminins riches, une réflexion sur le deuil ainsi que sur tout ce qui passe par l’invisible – un des paradoxes du cinéma de Carpenter, le fait de tenter de révéler par l’image ce qui ne paraît pas visualisable au delà de l’esprit… Tout y est. Alors quand Universal l’approche en 1994, cela marque le grand retour de Big John avec une major (plus de dix ans après le fiasco The Thing avec le même studio, qui s’est viandé comme peu de chefs d’œuvres se sont viandés), on a clairement de quoi se réjouir !

Le film est passé en couleur mais les gosses sont restés en noir et blanc.

Pourtant le film fut à sa sortie un échec terrible, à la fois critique et commercial. Aujourd’hui il fait partie des films que Carpenter n’a plus trop le cœur à défendre ; à l’époque il avait avoué qu’il avait bien envie de le faire car le budget était confortable et le tournage devrait l’être aussi (il avait déjà réalisé The Fog au même endroit, soit… Là où il habite. Pratique !), mais aujourd’hui c’est à peine s’il en reconnaît les qualités. Pourtant le film en a. Beaucoup, même. Des défauts aussi, mais comme ceux-ci ont déjà été énumérés partout sur Internet et ailleurs, on va plutôt rester dans la positivité par ici. Pas besoin de s’attarder sur le côté un peu cheapos des effets spéciaux (qui ont pourtant coûté cher), sur le fait que la majorité des morts soient plus ridicules qu’inquiétantes… On écrit ces moments juste avant l’élection présidentielle française, on a besoin de kiffer un peu là, pour pas sombrer dans la dépression.

Le Village des Damnés est différent de la première adaptation parce qu’il est réalisé à une époque différente. Exit toute la partie sur les Soviétiques, enter une réflexion profonde sur la morale, et sur la figure même des enfants démoniaques. Car c’est l’idée sous-jacente de tous les films qui exploitent le jalon des « gosses qui font peur avec des pouvoirs magiques flippants » : ce ne sont en apparence que des enfants… Soit le symbole de l’innocence. Par ailleurs leur existence même pose problème pour des questions de moralité chrétienne, d’où la présence d’un prêtre dans le village (Mark Hamill, absolument impérial comme à son habitude).

Une des idées centrales du film est donc de recentrer le récit sur ces petites bouilles de diablotins, et sur la relation avec leurs mères. De par sa mise en scène, Carpenter va donc permettre aux personnages féminins d’exister réellement et profondément autour de ce dilemme qui ne peut qu’être pensé dans l’intimité de ces mères. C’est la directrice de l’école Jill McGowan (Linda Kozlowski) qui tire son épingle du jeu dans cette histoire, puisqu’elle hérite/enfante du vilain canard de la bande : comme dans Starman, autre OVNI souvent mésestimé de la filmographie de Carpenter, il s’agit de comprendre l’humanité dans un être inhumain.

Ce qui amène vers l’autre excellente idée du film : la question du lien, de l’attachement à l’autre. Les gosses flippants vont par paire et ont une sorte de pensée commune, ils forment un tout. Mais David, le fils de Jill McGowan, a perdu sa compagne qui lui était destinée car morte-née, et il fait ainsi l’expérience du deuil. C’est ainsi que la meilleure scène du film prend place dans un cimetière, où le héros du film (dont on avait pas parlé jusque là, mais en même temps on fait ce qu’on veut) se recueille sur la tombe de sa femme. Dr. Alan Chaffee (Christopher Reeve dans son dernier rôle avant l’accident ; encore un excellent acteur trop peu connu en dehors de son rôle de Superman, comme Mark Hamill avec Luke Skywalker) rencontre alors le jeune David, qui lui aussi est en deuil, mais sans forcément réussir à mettre des mots sur ce qu’il ressent.

C’est là aussi où le film va plus loin que la première adaptation : là où l’idée d’une « hive mind » ou en français « pensée de la ruche » (j’ai pas mieux) fait un peu penser à une opposition communisme et groupe contre l’individualisme et donc la « liberté » américaine, le fait de relier tout ça aux émotions est bien plus fort, bien plus juste. Au final, il ne s’agit que de compassion. Un sentiment qui s’empare souvent de nous lorsqu’on pense à John Carpenter.

Le village des damnés, un film de John Carpenter, édition remasterisée chez Elephant Films.

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