Medusa : Vengeance, je crie ton nom

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Au Brésil de nos jours, dans une ville qui n’a d’imaginaire que son nom, un gang de filles rode la nuit caché derrière des masques blancs pour punir les femmes qui ne se conforment pas aux traditions judéo-chrétiennes de soumission et de pureté. Mariana, 21 ans, est l’une d’entre elles…

Il y a plusieurs manières de penser la figure mythologique de Méduse, l’une des trois gorgones des histoires antiques. On peut d’abord la voir comme une créature monstrueuse, qui a le pouvoir de paralyser d’un simple regard et dont les cheveux de serpent ferait paniquer plus d’un coiffeur. On peut aussi et surtout la penser, comme c’est le cas depuis le 20ème siècle, comme une icone du féminisme vengeur. En effet Méduse, qui a été violée par Poséidon tandis qu’elle était encore humaine puis transformée en monstre par Athéna pour la punir (d’avoir été violée, oui, mêmes les déesses chez les grecs sont pas franchement sympas), est devenue avec le temps le symbole d’une revanche des femmes sur les hommes. Mais aussi une créature faite pour le cinéma, puisque toute sa dynamique repose sur l’élément clé de sa grammaire : le regard. Qui paralyse le spectateur, forcé d’assister au spectacle… Et de réagir.

C’est cette relecture mythologique que convoque la réalisatrice brésilienne Anita Rocha da Silveira pour son deuxième long-métrage, qui s’inscrit intelligemment dans une mouvance de cinéma de genre politiquement engagé qui n’a pas peur de pointer du doigt les troubles du pays tout en faisant du vrai, beau septième art. Après Les bonnes manières et ses loups-garous en 2017, après Bacurau et sa critique de l’impérialisme américain et de la masculinité, voici Medusa, une fable sur l’émancipation féminine autour de la figure de la méduse… Dont le nom signifie « celle qui protège ».

Présenté à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes en 2021, Medusa est un vrai film de genre, qui arrive à penser sa cité comme un microcosme concentrant tous les maux de la société que la réalisatrice voudrait voir disparaître. Anita Rocha da Silveira a été frappée, à juste titre, par des vidéos partagées sur les réseaux de groupes paramilitaires qui se disent soldats du seigneur voulant purifier la société en chassant les féministes et l’homosexualité, ainsi que par l’explosion de désinformation sur les réseaux de la par de la droite aux alentours des élections de 2018. Pour autant, elle ne fait pas de références directes au réel et s’en tient à distance par le biais de son approche mythologique, et par toute une utilisation de symboles.

En effet le film s’ouvre sur une vidéo de danse jugée comme « dangereuse » pour les femmes ; le message est clair d’entrée de jeu, l’émancipation et l’expression personnelle et artistique sont des ennemis à chasser. Surtout si cette expression se fait par le corps, cette chose que Mariana et les autres doivent protéger comme un sanctuaire jusqu’au mariage… Et la transition de cette vidéo ultra stylisée vers le réel se fait en un zoom arrière qui révèle un téléphone, puis une jeune fille qui tente discrètement de regarder la performance dans le bus. Autrement dit, la cinéaste installe dès la première seconde son monde fait d’images et de symboles, de stylisation à outrance où elle va pouvoir fuir le naturalisme et s’exprimer par un cadre très travaillé et des couleurs très marquées.

Le symbole le plus évident du film est celui des masques. Si les hommes des groupes paramilitaires religieux avancent à visages découverts, les femmes qui agissent en bande – dont Mariana – la nuit portent des masques blancs, symbole d’une pureté inhumaine qui leur permet d’agir avec violence en toute impunité et tout en restant des petites femmes parfaite. Bien sûr tout l’intérêt du film sera de voir les masques se craqueler petit à petit, et de passer d’une sororité contre les femmes à une sororité avec les femmes… A ces masques s’opposent ceux des dissidents qui veulent vivre et s’exprimer simplement, qui arborent des masques d’animaux et se cachent dans la forêt. Contrairement aux premiers, ceux-ci n’ont pas la vocation de cacher les imperfections pour correspondre à un idéal de beauté ou simplement paraître pure, ils révèlent. Ils replacent les humains dans leurs natures animales et dans un rapport au monde plus sain, plus juste. C’est pour cela que lorsque Mariana découvre la fameuse danseuse de la vidéo dont on parlait plus haut, qui est la légende locale, la Méduse du coin, elle s’évanouit et se réveille dans la forêt ; difficile de se passer d’un certain essentialisme quand on fonctionne sur une grille de lecture mythologique, mais la cinéaste s’en sert assez habilement pour ne jamais enfermer ses personnages dans une nouvelle féminité contraignante, au contraire. C’est un cinéma d’émancipation et des possibles.

Toute cette mythologie est accompagnée, cela va sans dire, d’une symbolique d’héritage judéo-chrétien qui joue sur le rôle assigné à la femme, leur rapport de soumission aux hommes, etc. Le groupe paramilitaire des hommes dans le film est associé au prêtre de la paroisse du coin, cupide personnage plus occupé par les élections dont il est candidat que par le bien-être réel de la communauté. Ainsi les serpents de la gorgone sont très vite associés au serpent du pêché originel d’Eve, et les hommes aux Titans/à Goliath, rendant le film par moments étouffant : difficile d’imaginer – avant la fin – une libération de cette oppression permanente.

Mais le plus bel élément du film sur cette question relève d’une réflexion sur l’enfer et le paradis. En plus du personnage de Mariana, interprété par Mari Oliveira qui jouait déjà dans le film précédent de la réalisatrice, on passe beaucoup de temps avec son amie interprétée par Lara Tremouroux. Cette dernière est la femme à marier parfaite, qui sait rester à sa place et ne jamais dépasser des bords en coloriant. Evidemment, elle aussi porte un masque – son maquillage, qui cache des marques de coups abominables – et se cache derrière une chaîne YouTube de tutos beauté. Au début du film elle explique comment prendre un « selfie parfait », et mentionne rapidement qu’il ne faut jamais se cadrer en contre-plongée car cela veut dire que l’on prend la photo « depuis les enfers ». Anita Rocha da Silveira, qui comprend et utilise très bien la grammaire cinématographique, nous donne alors une clé de lecture sur son film ; les rares scènes utilisées en contre-plongée permettent alors de comprendre qui sont réellement les agents du mal dans son histoire. Regardez comment le prêtre est cadré lorsqu’il fait un exorcisme pour chasser les démons.

Ainsi son film n’a pas vraiment de charge anti-religieuse, mais plutôt critique des institutions – et des hommes bien évidemment. Il ne dit pas que le spirituel n’existe pas, au contraire : il existe et a été sali par le partiarcat. Medusa est donc un cri de revanche (celui de la gorgone sur les célèbres tableaux qui la représente), une libération, une démarcation qui passe par la communication et l’explosion de tout ce qui a été réprimé en soi. Et cette émancipation est aussi offerte aux spectatrices, dès la première image qui crée la mise en abyme : celle qui regarde est appelé à se révolter.

Quelques jours après la sortie du nouveau film Pixar et tout premier à avoir été créé par une équipe de femmes, voilà un film d’un autre genre qui traite donc des sentiments réprimés des femmes, et de la condition féminine avec une habileté rare. Une cinéaste à suivre dans les années à venir, c’est certain.

Medusa, un film d’Anita Rocha da Silveira, au cinéma le 16 mars 2022.

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