Mort sur le Nil : Kenneth, bro… No.

Les interprétations du célèbre détective Hercule Poirot sont légion. Depuis sa création par l’autrice et globe-trotter Agatha Christie, de nombreux hommes se sont frottés à sa moustache légendaire, à la télévision comme au cinéma, en Angleterre jusqu’au Japon. Kenneth Branagh est le dernier en date à s’être aventuré dans le rôle, devant et derrière la caméra puisqu’il réalise Le Crime de l’Orient Express en 2017 tout en enfilant les bottes de Poirot, et réitère aujourd’hui avec Mort sur le Nil… Confirmant ainsi l’adage : le coupable revient toujours sur la scène du crime.

Mort sur le Nil raconte, attention surprise, l’histoire d’un meurtre lors d’une traversée en Égypte. Globalement : Hercule Poirot est sur un bateau pour prendre du bon temps, ce dernier tombe à l’eau, qui reste sur le bateau ? Les emmerdes. Je ne dévoilerai pas ici qui est tué, mais on peut prendre le temps d’introduire quelques profils de personnages pour donner une idée des interactions et des enjeux : un jeune parvenu nouvellement marié et sa richissime femme, l’ex-fiancée du premier, un médecin ancien prétendant de la richissime femme… Mais aussi une peintre inquiète des histoires de cœurs de son fils, son fils en pleine amourette avec une femme noire, une chanteuse de jazz, ou encore une aristocrate qui se découvre anarchiste. L’intérêt du récit repose donc sur trois éléments : ses personnages hauts en couleur, son cadre – à la fois exotique et contraignant, car c’est une sorte de huis clos comme le train du précédent volet – et son mystère. Qui a tué, et pourquoi ?

Un casting Mobalpa

Kenneth Branagh ne se facilite pas la tâche en adaptant à nouveau un des plus fameux récits d’Agatha Christie, mais mise sur un casting cinq étoiles et une mise en scène dynamique et virtuose, dans un excès qui lui était si familier dans les années 90 (revoyez son Frankenstein, c’est une dinguerie). Le problème, c’est qu’entre le moment où il a tourné le film et maintenant, quelques étoiles sont tombées au fond du Nil. Armie Hammer tête d’affiche ? Accusé par de nombreuses jeunes femmes d’avoir été manipulateur et abusif dans leurs relations… Et d’avoir des pulsions cannibales. On ne kinkshame pas chez Cinématraque mais quand même, wow. Letitita Wright, star révélée dans le rôle de Shuri dans Black Panther ? Anti-vax. Russell Brand ? Conspirationniste pro-Trump. Gal Gadot ? Depuis la sortie du second Wonder Woman, son vernis s’écaille quelque peu du fait d’une part de ses positions pro-israéliennes qui en font une figure controversée, et également parce que tout le monde déteste son jeu d’actrice.

Sur ce dernier point, Cinématraque se permettra une position controversée : non, Gal Gadot n’est pas si nulle. Son accent donne l’impression qu’elle joue mal, car la tonalité est différente, mais si l’on regarde sa manière de se mouvoir, de réagir et d’écouter, elle est… Correcte. Jamais incroyable, mais – presque – jamais honteuse non plus. Bien sûr qu’elle fait pâle figure à côté d’Emma Mackey, d’Annette Bening ou de Sophie Okonedo, qui sont aussi dans le film. Mais on ne peut pas vraiment dire que Russell Brand s’en sort beaucoup mieux, par exemple. Toujours est-il que, au-delà des casseroles que se traînent ce casting Mobalpa, ils incarnent à la perfection ce que leurs personnages sont censés représenter : des figures aristocratiques coupées du monde, relativement détestables et à l’humanité toujours douteuse.

hercule poirot
Kenneth Branagh comprend les obsessions de son personnage, mais comme toujours il en fait des caisses. Qui mesure un œuf… Donne un passé traumatique à son personnage fait de morts par bombardements et balafres camouflées par une moustache.

Une déception

Les sphères critiques n’avaient pas attendu la sortie du film pour décider qu’il serait un navet ; dès la première bande-annonce, on s’en donnait à cœur joie sur les réseaux pour se moquer allégrement. Malheureusement, ces prédictions injustes étaient… Justes. Mort sur le Nil est une déception, en dépit d’une virtuosité indéniable dans sa mise en scène et d’une vraie tentative – ratée – de point de vue original sur l’œuvre et le personnage de Poirot.

Les seules vraies qualités du film sont celles qui naissent du livre d’Agatha Christie : son histoire, ses personnages, son cadre. Et encore ! Vous risquez d’être surpris au visionnage (pour peu que vous dirigiez vers ce film alors qu’Enquête sur un scandale d’état sort le même jour…) par de nombreux passages qui semblent à peine vraisemblables. C’est en lisant le roman que vous découvrirez avec stupeur (je vous imagine les deux mains sur les joues, la bouche ouverte) que chacun de ces moments de narration un peu bancal est en réalité… Une invention du scénario du film.

C’était déjà le cas dans Meurtre sur l’Orient Express : le scénariste Michael Green et Kenneth Branagh se permettent des modifications, parfois bien trouvées, souvent grossières, qui dénaturent totalement la mécanique de l’œuvre d’Agatha Christie. Mort sur le Nil est souvent considéré comme un des plus grands romans criminels de l’histoire de la littérature, vous pensiez que le scénariste d’Alien Covenant et Jungle Cruise allait le rendre meilleur ??

Par ailleurs, malgré une caméra inspirée et une justesse de la mise en scène dans la tension dramatique, le film ne remplit pas du tout sa promesse de dépaysement. Les romans d’Agatha Christie s’appuyaient largement sur ses propres voyages et donnaient à voir le monde. D’un point de vue indéniablement britano-centré et colonialiste, certes, mais qui arrivait à nous faire rêver. Ici, tout paraît si factice qu’on a l’impression d’être coincé dans une publicité Shalimar. Plusieurs fois dans le film, Emma Mackey apparaît sur un éclatant fond vert tout plat qui vous fera saigner des yeux, ce qui n’est pas très bon pour le teint donc on ne recommande pas.

Et ça, c’est un long-métrage ou un photoshoot géant ?!

Malgré une vraie tentative de point de vue

Comme dans le film précédent, Kenneth Branagh essaie pourtant de créer quelque chose d’original. Il donne à son personnage une gravitas terrible et rend le tout extrêmement pesant. Cela fonctionne, mais c’est aussi à contre-courant d’un récit qui souhaite aussi susciter un plaisir coupable chez le spectateur. On veut voir des couples se déchirer, des crimes ignobles, des mensonges et des trahisons ! Mais il devient difficile d’y prendre plaisir et se délecter par procuration de la vie folle des aristocrates sur un bateau lorsque tout le film insiste SANS arrêt sur la TRISTESSE de Hercule Poirot, et sur les amours perdues.

Ce nouveau volet s’ouvre d’ailleurs sur une longue séquence dans les tranchées, où tout un tas d’acteurs francophones réussissent super bien à ne pas éclater de rire quand Kenneth Branagh « parle » français, qui mène à deux traumatismes pour Hercule Poirot. En faire une figure tragique n’est pas inintéressant, si ce n’est qu’à peu près personne n’a réellement envie de voir Hercule Poirot avec les Poilus à charger sur les Allemands dans la Marne. On dit souvent qu’il faut faire un film pour soi et non pour un public : c’est exactement ce qu’a fait Kenneth Branagh, mais pour une fois, il aurait peut-être dû faire un effort et penser à nous.

Mort sur le Nil, un film du type qui a commis Artemis Fowl, avec un cannibale, une Wonder Woman pro-guerre, et assez d’écrans verts pour remplir le Nil. Sortie au cinéma le 09 février 2022.

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