Le voyage de la peur : Ida Lupino porte le noir

On avait parlé ensemble – enfin, on avait écrit et vous aviez lu mais c’est tout comme – d’Ida Lupino comme réalisatrice l’an dernier. La sortie de son chef d’œuvre Outrage au cinéma dans une nouvelle édition remasterisé avait été également l’occasion de se plonger sur ses autres créations.

En 1953 elle devient la première femme à signer un film noir, intitulé The Hitch-Hiker, ou Le voyage de la peur dans la langue d’Alain Chabat (c’est son anniversaire au moment où on écrit ses mots, il mérite, la bise Alain si tu lis ça). Une plongée dans un monde très masculin, fait de violence et de peur, qui mérite clairement la baignade. Alors sortez vos plus beaux speedos, évitez la piscine de Norma Desmond et à l’eau !

Nous sommes à bord d’une petite voiture qui traverse la Californie. Les deux hommes et amis Roy et Gilbert prennent alors en route un autostoppeur qui, assis dans l’ombre de la banquette arrière, braque un pistolet sur eux. Il s’agit d’Emmet Myers, un tueur en fuite et recherché par la police…

Voir Lupino se lancer dans le film noir, faux-genre aux codes extrêmement marqués (voir à ce sujet notre article sur Quelque part dans la nuit de Mankiewicz) peut surprendre au premier abord, puisqu’elle s’est très vite démarquée au sein de l’industrie hollywoodienne par son envie de mettre en scène des vrais histoires du quotidien. Non sans difficulté évidemment, se frottant à de nombreux hommes en costumes qui ont tenu à lui expliquer que ce qui vend, ce sont les films d’aventure et les romances, les thrillers et les comédies. Pas les films sur l’alcoolisme où les conséquences d’un viol.

Ce nouveau film, malgré son récit exceptionnel (au sens où les péripéties sortent de la norme), peur donc jurer avec le reste de ses créations. Et pourtant, la cinéaste inscrit d’abord ce nouveau long-métrage dans la continuité de la production de sa compagnie indépendante, The Filmmakers, puisqu’elle insiste dès le carton d’entrée que son film s’inspire d’une histoire vraie. Et qui pourrait bien arriver à n’importe qui…

En vérité ce que Le voyage de la peur démontre – même si ses films précédents l’avaient fait tout aussi bien – c’est qu’Ida Lupino n’a jamais eu l’intention de traiter du monde réel avec naturalisme. Elle fait du cinéma.

Cela se ressent dans la claustrophobie ambiante du film, et au sentiment d’enfermement que l’on intègre en suivant, impuissant, le périple de Roy et Gilbert. Les jeux de lumières, de clair-obscur typiques du film noir viennent styliser la peur des protagonistes dans un premier temps et nous piéger avec eux dans cette voiture. Plus fort encore, cette stylisation frappe par son absence lors de scènes de jours, hors de la voiture, mais où le sentiment d’étouffement persiste. C’est-à-dire qu’Emmet, le dangereux criminel, a d’abord empoisonné l’espace connu et commun du véhicule pour le rendre insoutenable, mais ne s’est pas arrêté là : même hors de la voiture et en plein soleil, sa prise sur ses proies ne se relâche pas.

« Je te préviens, si tu me spoiles le dernier épisode de Succession je tire. »

Le film tient encore la route (excellent jeu de mot sur la route et le fait qu’ils sont en voiture, je ne sais pas si vous l’avez) aujourd’hui, malgré des séquences regrettables qui s’éloignent des trois personnages pour nous montrer l’avancement de la traque pour le criminel, et cette bonne tenue est due au regard d’Ida Lupino. C’est l’œil d’une cinéaste qui comprend tout à fait ce que cela veut dire d’être observée comme une proie (car elle c’est une actrice), et qui met ainsi en scène une pluralité de regards qui viennent tous s’affronter et se compléter. Celui du tueur qui surveille et ne ferme jamais l’oeil, ceux des séquestrés qui, pris au piège, ne peuvent se voir qu’à travers le regard de leur ravisseur…

Et celui de la cinéaste, qui prend un malin plaisir à mettre en scène des hommes. Et presque uniquement des hommes. A associer leur force et leur impuissance à la possession d’une arme à feu, parce que même si Freud a dit beaucoup de merde dans sa vie il est toujours pratique pour l’analyse filmique. A mettre en scène leur violence et leurs peurs dans une situation extrême, sans avoir jamais peur d’être une esthète.

Le voyage de la peur, un film d’Ida Lupino, sortie en 1953 et disponible sur Ciné +.

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