Quelque part dans la nuit : les débuts de Joseph L. Mankiewicz

Si aujourd’hui Joseph L. Mankiewicz est un nom connu et reconnu par les cinéphiles, davantage que celui de son frère du moins, ce ne serait sans doute pas le cas s’il n’avait pu passer à la réalisation. D’abord scénariste (comprenez mercenaire) à la Paramount puis scénariste et producteur (comprenez mercenaire, mais riche) à la MGM, ce n’est qu’en arrivant à la Fox qu’il obtient un contrat lui promettant la possibilité de s’asseoir à la chaise du réalisateur.

Son premier crédit lui tombe dessus par hasard en 1946 ; alors qu’il signe le très beau script du surprenant Le Château du dragon (Dragonwyck), le réalisateur Ernst Lubitsch devient trop fragile pour le réaliser et se retire. Pour l’anecdote, ce dernier restera en qualité de producteur mais sera si envahissant (on connaît son approche extrêmement contrôlée, voire totalitaire, du cinéma) que Mankiewicz finira par lui interdire l’accès au plateau.

La même année que ce succès modéré mais remarqué, le jeune réalisateur écrit et réalise Quelque part dans la nuit. Le hasard fait que, quelque part en France au même moment, le critique Nino Frank crée l’appellation « film noir ». Le deuxième long-métrage correspond tout à fait à cette catégorie si particulière, puisqu’elle n’a pas été pensée de manière industrielle par les studios mais inventée par l’analyse cinéphile : le film noir est donc, pour les quelques uns qui auraient raté le cours d’intro du cinéma à la fac, un terme englobant pour qualifier des œuvres à la fois cyniques et sombres, esthétisées et en retenue, et axées sur des affaires criminelles.

Quelque part dans la nuit en est un bel exemple, même si largement imparfait. Cela raconte l’histoire d’un homme (John Hodiak) se réveillant dans un hôpital, amnésique et défiguré par les combats lors de la Seconde Guerre mondiale. Incapable de savoir qui il est au delà du nom George Taylor, il se lance dans une investigation à partir des seules pistes qu’il a : une note d’un ami à lui nommé Larry Cravat. Evidemment, en suivant la trace de cet énigmatique personnage, George Taylor va multiplier les emmerdes et les mystères.

La quête d’un personnage amnésique pour retrouver son propre passé a toujours quelque chose de fascinant de par son principe même. C’est-à-dire que le spectateur, amené à s’identifier au protagoniste, est tout aussi perdu que lui. Et le monde n’en apparaît que plus étrange et inquiétant. A ceci près que le cinéphile aguerri saura reconnaître des archétypes du genre ; une chanteuse de cabaret au cœur trop tendre pour ce monde cruel, un détective plus malin qui n’en a l’air, des voyous toujours aux aguets…

La photographie de Norbert Brodine contribue à l’atmosphère pesante, voire étouffante de l’ensemble. Comme souvent dans ce qu’on appelle le film noir, la lumière va vers l’expressionnisme et accentue les contrastes : c’est un monde où les parts d’ombres des personnages débordent pour s’étaler sur les décors nocturnes. Malheureusement ce second long-métrage de Joseph L. Mankiewicz a du mal à tenir la longueur, la faute à une difficulté à s’extirper des colonnes de dialogues assommantes qui viennent sans cesse épaissir le mystère de l’identité de George Taylor. Le réalisateur peine à trouver des solutions de mise en scène pour éclairer le parcours du protagoniste et finit par nous perdre en route.

Le film n’en demeure pas inintéressant bien au contraire. La conclusion est habile, la plume de Mankiewicz conserve le mordant qu’on lui connaissait déjà dans de nombreuses répliques. Et surtout, lorsque la quête du héros s’enfonce de plus en plus profondément vers des directions insoupçonnées, on se prend à déjà penser au cinéma néo-noir de David Lynch. C’est-à-dire qu’à partir du moment où se retrouve chez un diseur de bonne aventure (campé par le très bon Fritz Kortner), toujours à la recherche de ce fameux Cravat, le réalisateur réussit à installer un vertige particulièrement appréciable : comme si nous ne pouvions imaginer la réelle profondeur des noirs mystères insondables de l’âme. Pour cela, il mérite d’être vu.

Quelque part dans la nuit, un film de Joseph L. Mankiewicz, sorti en 1946 et disponible sur Ciné +.

1 thought on “Quelque part dans la nuit : les débuts de Joseph L. Mankiewicz

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.