Arras Film Festival : Au revoir là-haut

Le rideau est donc tombé ce dimanche sur l’Arras Film Festival édition 2021 au terme d’un marathon de neuf jours qui nous a fait retrouver la magnifique Grand Place d’Arras et l’équipe d’un festival toujours aussi chouette par son échelle humaine. Comme tout le reste de la filière ciné française, l’Arras Film Festival a parfois eu du mal à redémarrer, particulièrement sur le début de semaine, avant que le pont du 11 novembre ne joue un rôle salvateur pour la fréquentation qui fut les jours précédents parfois un peu clairsemée. L’essentiel est cela dit acquis : Arras is back, et c’était un soulagement que d’avoir pu y assister.

Le bilan de la compétition

Comme chaque année, l’Arras Film Festival organise en parallèle de toutes ses avant-premières une compétition officielle mettant en valeur le cinéma d’Europe de l’Est. Une compétition ramassée de neuf films projetés sur quatre jours, ce qui rend souvent la tâche de tous les voir assez difficile. Nous en aurons vu au total trois, et on peut dire qu’on a eu du nez car deux de ces trois films ont fait leur place au plus haut du palmarès.

Récompensé par le trophée principal de la compétition, l’Atlas d’Or, le film néerlandais Becoming Mona a été notre petit coup de cœur de ces derniers jours arrageois. Adapté d’un best-seller en langue flamande de Griet Op De Beeck, Viens ici que je t’embrasse, le film est comme le pendant hollandais du magnifique Julie (en 12 chapitres) de Joachim Trier, tant leurs héroïnes partagent de traits communs. Becoming Mona suit la vie d’une certaine Mona à travers trois épisodes de sa vie : la mort de sa mère et l’arrivée d’une nouvelle belle-mère envahissante et dépressive, la rencontre de l’amour à l’adolescence avec un écrivain égocentrique et provocateur, et le décès de son père à l’âge adulte qui la renvoie au surplace de sa vie professionnelle, elle qui est devenue l’assistante dramaturge d’un metteur en scène odieux et infréquentable. Mona, elle, est l’incarnation même de l’empathie : aînée de sa fratrie, elle joue depuis son plus jeune âge le rôle de la médiatrice, celle qui supporte sur ses épaules le poids de tous les egos toxiques qui l’entourent sans broncher, sans craquer.

Réalisé avec beaucoup de justesse et de tact par Sabine Lubbe Bakker et Niels van Koevorden, Becoming Mona est le tableau complexe de ce que subissent souvent les gens « trop bons, trop cons », et de la souffrance intérieure de ceux qui ne reçoivent jamais la reconnaissance nécessaire de la part de leurs proches. Ça a pas l’air joyeux comme ça, mais le duo de cinéastes réussit à dessiner un portrait de femme vivant et humain, laissant le flot des émotions se déchaîner dans de longues séquences de dialogues, leur caméra en plan souvent serré venant scruter les moindres craquèlements de la façade que s’efforce de préserver la jeune femme. Superbement interprétée par l’actrice belge Tanya Zabarylo (actrice de télévision dont c’est l’un des premiers rôles au cinéma), Becoming Mona est un film qui secouera forcément ceux qui se reconnaîtront chez son héroïne, d’une très belle sensibilité, qui mérite son Atlas d’Or. Le film n’a à l’heure actuelle pas de distributeur français (il sort ce mercredi 17 novembre dans les salles d’outre-Quiévrain), mais devrait pouvoir à terme en trouver un, notamment avec la bourse de 12.000 euros accordée en complément et destinée à accompagner la distribution du lauréat en salles.

Autre film à faire son chemin dans le palmarès arrageois avec le Prix de la Critique, le long-métrage polonais Leave No Traces s’est lui aussi retrouvé célébré par le festival, et c’est tout sauf une surprise, lui qui s’avançait comme le grand favori de la compétition. Il faut dire que le film de Jan P. Matuszynski sort d’une présentation plutôt remarquée en compétition officielle lors de la dernière Mostra de Venise, et vient d’être récemment désigné comme représentant de la Pologne aux prochains Oscars. Habitué des circuits de festival, il est aussi l’un des rares films de la compétition (avec le film suisse La Mif, Atlas d’Argent, que nous n’avons pas eu le temps de caser dans les plannings) à bénéficier déjà d’un distributeur français, en l’occurrence Memento. Leave No Traces (Ne pas laisser de traces en VF, titre français qui pourrait être provisoire vue que la copie présentée à Arras était sous-titrée dans notre langue Varsovie, police d’état), renvoie à une consigne donnée à l’époque aux policiers de la Milice Citoyenne, celle de frapper leurs prisonniers dans le ventre et non pas de le dos, pour laisser le moins d’ecchymoses possibles, notamment au moment des autopsies.

Leave No Traces relate un épisode douloureux des dernières années de la Pologne soviétique, à savoir la mort de l’étudiant Grzegorz Przemyk, battu à mort par les policiers de la Milicja Obywatelska, organe de la répression politique, en mai 1983, quelques jours avant son dix-neuvième anniversaire. Fils de Barbara Sadowska, poétesse et militante du Comité de défense des Ouvriers, puis de Solidarnosc, Grzegorz Przemyk deviendra un symbole des soulèvements populaires contre la loi martiale polonaise dans les années 80. Relatant le combat de ses compagnons de lutte pour faire éclater la vérité et celui des autorités soviétiques pour contrôler et étouffer l’affaire, Leave no Traces est une œuvre historique ample et dense (plus de 2h30), richement mise en scène et interprétée, une reconstitution minutieuse et élégante d’un épisode sombre de l’histoire de la corruption politique qui laisse encore aujourd’hui des traces indélébiles dans la mémoire des Polonais. Le tout manque parfois d’émotion, s’égarant dans certains détours un peu superflus au détriment d’un final qui aurait gagné quant à lui à s’étoffer, mais Leave No Traces n’en reste pas moins une œuvre édifiante, bien qu’un poil trop scolaire.

Dernier d’entre eux, Vera Dreams of the Sea est le fier représentant d’un cinéma émergeant dans la cinéphilie des Balkans, à savoir le Kosovo. Documentariste de formation, la cinéaste Kaltrina Krasniqi passe à la fiction dans un long-métrage en hommage à sa mère, prénommée Vera. Interprète en langue des signes notamment pour la télévision, cette Vera de fiction retrouve un jour son mari, un influent juge, mort dans sa salle de bains. Son suicide inexpliqué laisse derrière lui la question d’un héritage, celui de leur maison familiale, qui n’a fait l’objet d’aucun testament écrit. Alors qu’elle pense obtenir la propriété pour la revendre et partir voir la mer, un lointain parent de son mari défunt débarque en prétendant être l’héritier de la maison. Dans l’absence de testament, c’est donc la loi orale qui prévaut, avec les rapports de force que celle-ci inclut. De facture assez classique, Vera Dreams of the Sea est cependant un témoignage fort de la persistance des rapports de domination masculine qui régissent encore le droit kosovar. Dans un pays où, comme dans plusieurs bastions de l’ex-Yougoslavie, les femmes ont le droit de vote depuis 1941 et le droit à l’accès à la propriété depuis 1945, Kaltrina Krasniqi rappelle que bien trop souvent encore, la loi ne sert à rien face à la persistance d’une culture systémique d’oppression des femmes, et particulièrement des épouses.

Des auteurs français au rendez-vous ?

Sans avoir toujours rayonné de mille feux, le cinéma français de ces prochains mois s’est un peu plus dévoilé au cours de cette deuxième moitié de compétition, notamment à travers la reprise de films ayant écumé les grands festivals au cours des derniers mois. On a notamment vu L’événement, le film d’Audrey Diwan primé par le Lion d’Or à Venise, qui méritera d’avoir prochainement droit à son propre article sur le site. Alors on ne s’attardera pas trop davantage sur cette chronique assez brillante sur le parcours du combattant (de la combattante en l’occurrence, jouée par la brillante Anamaria Vartolomei), qui privilégie au film-dossier sociétal une approche plus intimiste, personnelle et incarnée, avec beaucoup de subtilité mais aussi une crudité visuelle parfois éprouvante. Salutaire à l’époque où la contre-offensive visant à revenir sur les avancées sociétales sur l’avortement se durcit, que ce soit de l’autre côté de l’Atlantique (les récentes lois promulguées dans les états républicains du sud des Etats-Unis) ou du nôtre (la programmation d’un téléfilm ultra-catho anti-avortement sur les antennes de Télé-Bolloré).

Cannes était également un peu présent à Arras, que ce soit grâce à Arthur Rambo de Laurent Cantet (dont on vous reparlera très vite sur le site également, que de teasing voyons), mais aussi avec Tromperie, le dernier Arnaud Desplechin. Adaptation du livre éponyme de Philip Roth, Tromperie marque donc une nouvelle aventure du réalisateur roubaisien dans l’univers de la grande littérature. Et à cette occasion, le cinéaste n’a pas facilité la tâche à son public en s’attaquant à l’une des œuvres les plus ardues du romancier disparu en 2018. Plus une sorte de journal intime, de collection de dialogues avec les femmes de sa vie, réelles ou fictionnalisées, Tromperie était déjà un roman méta et plein d’auto-références qui pouvait laisser rapidement sur le carreau les profanes. Fidèle à son modèle, Tromperie est donc un film d’une grande aridité, un projet très personnel pour Desplechin conçu pendant le confinement, mais qui risque de laisser bon nombre de spectateurs, y compris parmi ses fans, sur le bas-côté. Podalydès excelle en alter ego de Roth, bien qu’on se demande pourquoi l’année 2021, après Les amours d’Anaïs et Les fantasmes, a tant tenu à nous tenir informé de l’état de sa libido.

Comme c’est le lot de chaque festival, Arras 2021 nous a aussi apporté son lot de films trop moyens pour qu’on leur consacre plus qu’une notule au milieu de la masse, avec comme toujours une présence en force du film social qui se contente de réciter gentiment jusqu’à bon port le programme attendu de son sujet. Entre Compagnons de François Favrat, énième plongée dans la problématique du « Comment qu’on va les sauver les jeunes de nos cités ? » cette fois-ci chez les Compagnons du Devoir (option Agnès Jaoui et l’inévitable Pio Marmaï au casting parce que why not), et Une femme du monde, chronique ultra balisée et prévisible d’une mère prostituée qui essaie de payer l’école de cuisine de son fils sauvée par l’abattage de la toujours impeccable Laure Calamy, on y a encore pas échappé cette année.

Reste cela dit l’un des derniers films projetés en avant-première cette année, Les choses humaines d’Yvan Attal, porteur d’un sujet assez périlleux sur le papier en adaptant le roman du même nom de Karine Tuil. Alexandre Farel (joué par Ben Attal, fils du réalisateur), jeune élève brillant de Stanford, fils d’un présentateur vedette du service public (Pierre Arditi) et d’une chercheuse intellectuelle médiatique (Charlotte Gainsbourg), est accusé de viol par une jeune femme, Mila Wizman (Suzanne Jouannet). Sauf que l’adolescente en question n’est pas n’importe qui pour lui puisqu’il s’agit de la fille du nouveau compagnon de sa mère (Mathieu Kassovitz) et qu’elle a dix-sept ans. Documentant l’affaire de la première plainte jusqu’au procès en suivant les deux camps qui s’opposent, Les Choses humaines entend présenter un portrait exhaustif et nuancé d’un cas d’agression sexuelle posant la question de la notion de consentement et de son appréciation juridique à l’ère de #MeToo et Balance ton Porc (le film débute à l’automne 2018).

Autant dire que Les Choses humaines avait tout du projet ultra casse-gueule prétexte à l’exposé pontifiant sur la présomption d’innocence, les vies brisées par les accusations et autres éléments de langage dont on a l’habitude quand il s’agit de ne pas regarder certaines questions en face. La principale qualité du film, c’est qu’il évite ce piège, creusant des pistes intéressantes sur la masculinité toxique et la nécessaire question du statut social derrière bon nombre de ce genre d’affaires. Le problème, c’est que le film s’égare à creuser par moments trop de pistes et de personnages à la fois, devenant la victime de sa propre bonne idée. En souhaitant creuser un arrière-plan sociologique derrière quasiment chacun de ces personnages secondaires, le film d’Attal essaie de leur donner vie. Mais malgré sa durée bien tassée de 2h15, il n’a malheureusement pas toujours le temps de s’appesantir sur eux, et ces personnages qu’on s’imagine complexe et détaillés en deviennent parfois stéréotypes (le vieux beau libidineux, la matriarche juive inflexible…). Par le goût du détail qu’il souhaite apporter à son histoire, Les Choses humaines aurait peut-être gagné à prendre la forme d’une mini-série, où au moins d’un format qui lui aurait permis d’aller au bout de sa démarche d’exhaustivité.

Becoming Mona de Sabine Lubbe Bakker et Niels van Koevorden, avec Tanya Zabarylo, Valentijn Dhaenens, Wine Dierickx…, aucune date de sortie française encore connue

Leave No Traces de Jan P. Matuszynski, avec Tomasz Kietek, Agnieszka Grochowska, Mateusz Gorski…, date de sortie française encore inconnue

Vera Dreams of the Sea de Kaltrina Krasniqi, avec Teuta Adjini, Alketa Sylaj, Refet Abazi…, aucune date de sortie française encore connue

Tromperie d’Arnaud Desplechin, avec Denis Podalydès, Léa Seydoux, Emmanuelle Devos…, en salles le 29 décembre

Les choses humaines d’Yvan Attal, avec Ben Attal, Charlotte Gainsbourg, Pierre Arditi…, en salles le 1er décembre

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.