Rencontre avec Gustave Kervern : « On essaie toujours d’être différents, mais surtout d’être rassembleurs »

Les années Groland sont peut-être derrière lui, mais Gustave Kervern n’a jamais changé. Sa bonhomie hirsute de grand nounours anar rend l’homme en interview aussi attachant que l’acteur devant et le réalisateur derrière la caméra. Aux côtés de Benoît Delépine, il a réussi en neuf longs-métrages à imposer la patte d’un cinéma poétique et politique unique dans le paysage cinématographique français. C’était donc une évidence de voir le tandem consacré par le Festival CineComedies de Lille, qui les consacre en grande pompe pour sa quatrième édition avec la couronne d’invités d’honneurs, mais aussi un livre d’entretiens et un coffret intégral de leurs films. Sous la pluie automnale, et parce qu’on est des gens inspirés et rigoureux, on a donc eu la chance de discuter entre autres de l’ancrage du cinéma de Delépine et Kervern dans l’héritage culturel nordiste avec le seul grolandais historique né aux antipodes de la région du chicon.

Vous n’êtes peut-être pas nordiste comme votre camarade Benoît Delépine (né à Saint-Quentin, NDLR), mais le Nord a toujours été un décor, une toile de fond de votre cinéma, particulièrement à vos débuts avec Aaltra et Avida

Quand on fait un premier film, surtout à l’arrache comme on l’a fait, on essaye de se rassurer comme on peut. C’était une solution de facilité car il connaissait tous les endroits. Il connaissait très bien tout le monde, par exemple l’agriculteur chez qui on a tourné Aaltra. Et vu qu’à l’époque on payait personne, c’était plus simple pour avoir des figurants gratuits. Et vu que moi je suis né à l’île Maurice, c’était beaucoup facile de tourner chez lui que chez moi!

D’ailleurs au-delà des origines nordistes de certains membres de la bande du Groland comme Benoît Delépine ou Christophe Salengro, il y a toujours une forme de parenté entre l’esprit grolandais et celui des nordistes…

J’ai toujours aimé les gens du Nord. Pour moi c’est un peu comme des Belges français, même si je suis pas sûr qu’ils acceptent toujours la comparaison. Après le Groland, c’était davantage la Picardie au départ : Amiens, le festival de Quend… On travaillait pas mal sur l’accent picard car on avait deux ou trois auteurs qui étaient de la région. Et puis quand on tournait les sketchs de Groland, pour des questions pratiques on ne s’éloignait jamais trop de Paris. Et les villages qui ressemblaient le plus à notre idée du village français traditionnel, on les trouvait à la frontière avec la Picardie.

Vous avez fait des infidélités à la région depuis, même si vous ne vous en êtes jamais totalement éloignés.

Dès le début, la région Nord nous soutenait beaucoup dans le financement du film. Et depuis on est revenus pour le dernier en date (Effacer l’historique). On a tourné un peu à Pau, du côté d’Angoulême puisque Benoît habite là-bas maintenant, mais aussi à Arras. On cherchait à l’époque des lotissements à filmer ; on pouvait pas le faire sur Angoulême car Benoît connaissait trop et dans mon coin à Paris, c’était trop petit. Nous pour bosser, même juste pour gamberger, on aime s’imprégner d’un lieu, le découvrir en le visitant. Et on avait gardé un excellent souvenir d’Arras notamment avec le festival, et Arras avait l’avantage de pas être loin de Paris. Et pourtant à l’époque on avait juste l’idée de départ du film et du lotissement.

On voulait faire du cinéma pour la beauté du geste, et aller boire un coup avec Aki Kaurismäki

Cet ancrage local, c’est aussi le reflet de toute une comédie française populaire dont vous vous revendiquez, à l’image de Joël Séria, invité aussi à CineComedies cette année. Et pourtant vous avez toujours mélangé ce cinéma très terroir avec des influences du cinéma d’auteur du monde entier, de Kaurismäki à Buñuel. Vous avez toujours cultivé un tel éclectisme cinéphile?

J’étais très solitaire étant jeune, et je regardais toujours le Cinéma de Minuit de Patrick Brion. Je venais de l’Île Maurice et j’avais pas beaucoup d’amis alors je dévorais du cinéma et déjà des séries à l’époque. Même si avec Benoît on a pas fait du tout d’école de cinéma car on venait d’écoles de commerce, j’allais beaucoup au cinéma voir Pialat, Bergman… Des noms que mes parents ne connaissaient pas, j’ai aimé le cinéma comme une passion cachée. Quand on a commencé, on voulait vraiment juste faire du cinéma pour la beauté du geste, et aller boire un coup avec Aki Kaurismäki. Et on a tellement aimé ce tournage sans rien préparer, à huit dans une camionnette à aller de la Picardie jusqu’en Finlande, qu’on s’est dit qu’il fallait en refaire un deuxième, puis un troisième…

D’où s’est imposée l’idée de réaliser en duo, encore jusque aujourd’hui? Vous n’avez jamais été de réaliser de faire des films en solo dans votre coin?

Je saurais pas l’expliquer vraiment, c’est surtout qu’on s’entendait naturellement très bien avec Benoît. Je pense qu’il avait peur de revivre ce qu’il avait connu avec Michael Kael contre la World Company qu’il avait fait quasiment tout seul et qui s’était planté. Ça a été un traumatisme pour lui, même s’il me l’a jamais vraiment dit, et il était content de pouvoir se reposer sur moi comme moi j’étais content de me reposer sur lui. Benoît, c’est la locomotive et moi, un wagon de queue.

Si je me suis toujours intéressé aux déclassés, c’est parce j’ai toujours eu peur de finir dans la rue.

Vos films existent et d’abord et avant tout par leurs personnages, qui sont quasiment toujours des déclassés, des outsiders, des marginaux. Presque des solitaires comme vous l’étiez. Un personnage de la galerie Delépine/Kervern, comment on le construit?

D’abord je précise que Benoît et moi on vient de la classe moyenne, Benoît est fils d’agriculteurs, moi mon père et ma mère ne travaillait pas. Mais on était pas vraiment du quart-monde. Si je me suis toujours intéressé aux déclassés c’est parce, pour ne rien te cacher, j’ai toujours eu peur de finir dans la rue. Je ne me voyais pas passer ma vie dans un bureau, et j’ai gardé cette hantise très longtemps, même si aujourd’hui à soixante ans je pense que ça va. Les gens de la rue, avec Benoît, on les kiffe. Les Grolandais, ce sont des gens de la classe moyenne, voire des prolos. Quand tu vois les notaires, les gens de la bourgeoisie, y en a certains qui peuvent être décalés, qui peuvent parfois même être drôles, mais très peu. Un loser, c’est toujours plus intéressant qu’un winner.

Et pourtant vous avez toujours eu un grand plaisir à confronter ces personnages au gratin de la comédie française, à des grands noms qu’on imagine plus (Depardieu, Poelvoorde) ou moins (Adjani, Dujardin, Podalydès) compatibles avec votre univers. Vous pensez que tout acteur est soluble dans votre cinéma?

On part du principe qu’avec les acteurs, rien n’est impossible. Pour Adjani par exemple (sur Mammuth), c’est nous qui l’avions contacté et elle avait accepté car elle connaissait notre attachée de presse. Il me semble qu’elle avait dit dans une interview qu’elle avait envie de tourner un jour avec nous. C’est une femme très intelligente. Et en général, je pense que la plupart des comédiens ont envie de tourner avec nous, sans faire de fausse modestie. Je crois que notre écriture, notre manière de travailler est différente, et ils savent que le tournage sera marrant. Poelvoorde nous dit souvent que c’est une respiration pour lui, de s’échapper du champ-contrechamp, plan large plan serré, vu qu’on travaille beaucoup en plans larges… Avoir un seul plan et puis basta on passe à autre chose, c’est quand même jouissif pour un acteur.

C’est le maître-mot au fond de votre cinéma, cette liberté. Vos films sont quasiment tous des road trips, des films sur l’errance, la quête de liberté, même à travers l’ivresse. Ça se dessine dès le scénario ou c’est plutôt une quête permanente de l’inattendu?

Le cinéma, c’est une industrie où on te demande de toujours tout calculer. On est toujours sur le fil du rasoir, mais on est pas inconscients non plus. On essaie toujours d’être différents, mais surtout d’être rassembleurs. À l’époque d’Aaltra et Avida, on savait que tout le monde allait être perdu, que ça allait être un échec, mais c’était assumé. Avida, c’était nous les interprètes donc on s’en foutait de ce qu’on allait se faire. Mais quand tu prends des acteurs connus, tu peux pas les emmener dans un échec. Mais la liberté, tu vas la chercher ailleurs. On fait jamais de répétitions, aucun bout d’essai, aucun casting. Les personnages, c’est nous qui allons les trouver. Notre liberté, c’est aussi d’aller chercher nous-même les deuxièmes, troisièmes, sixièmes rôles. Parfois quand on croise quelqu’un avec une bonne gueule, on se dit qu’on allait essayer de le mettre dans la scène d’après. Un tournage, c’est jamais figé, un scénario, c’est une base de travail. C’est une matière vivante, et comme on est deux avec Benoît, on « phosphore » sans arrêt.

Quand tu prends des acteurs connus, tu peux pas les emmener dans un échec. Mais la liberté, tu vas la chercher ailleurs.

Cet esprit de liberté, mais aussi cet engagement politique et social qui fait votre cinéma, comment on le garde intact après près de vingt ans de réalisations, dix films, dans une société qui chaque jour se droitise de plus en plus?

C’est le goût de la connerie qu’on partage depuis le début qui nous maintient toujours éveillés. Bien sûr qu’on s’est assagis en terme d’hygiène de vie, et même presque un peu en terme de cinéma. Et puis bon, même si on a filmé des punks (dans Le Grand soir) et qu’on les aime, on a jamais été vraiment punks nous, déjà parce qu’on a jamais essayé les drogues dures. On est moins inconscients que sur les premiers films. Mais par exemple les Belges parlent d’un goût pour la facétie, et c’est ce côté facétieux qu’on aime chez eux, comme chez les gens du Nord. Et même si comme moi t’es quelqu’un d’hyper stressé, la vie est belle quand tu restes comme ça. Tu rencontreras toujours des gens extraordinaires, avec des histoires extraordinaires.

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