Les Intranquilles : le couple face à la bipolarité

On commence un peu à connaître les obsessions de Joachim Lafosse. Alors, quand on a appris qu’il s’attaquait dans son dernier film à un couple souffrant de la bipolarité du mari, on pouvait autant craindre de passer un moment difficile qu’espérer le voir filmer avec justesse les tourments de ses personnages. On avait raison.

Damien (Damien Bonnard), artiste peintre, souffre de bipolarité. Il enchaîne les phases d’hyperactivité et de dépression sous les yeux désemparés de son enfant. Leïla (Leïla Bekhti) essaye de le gérer et de protéger la cohésion de leur famille. La plus grande réussite de ce film est l’unité de temps dans lequel il s’inscrit. On évite ainsi les passages obligés des films liés à la maladie (diagnostic, découverte progressive, tentatives multiples de traitement, etc.). Quand le film commence, tous les personnages sont déjà bien conscients de ce qui se joue. Damien est malade et refuse son traitement. Ils ont déjà connu des crises, ils savent en repérer les symptômes, et pourtant ils restent impuissants. Comme ils connaissent la maladie de Damien, ils comprennent avant le spectateur que quelque chose cloche et leur peur se transmet immédiatement.

Les efforts de Leïla pour vivre une vie normale sont poignants

C’est cela que filme Lafosse. La montée progressive de la tension dans ce couple. Les premiers symptômes d’une tempête qu’on veut éviter, mais qui arrive impitoyable. Et au cœur de cette lutte sans espoir, l’amour qui seul permet de comprendre le dévouement de ceux qui subissent les dommages collatéraux de Damien. Pour faire fonctionner ce film, centré sur ses deux personnages, Joachim Lafosse avait besoin de grandes performances d’acteur. Damien Bonnard et Leïla Bekhti sont impeccables et portent avec justesse et force le long-métrage. Il est toujours délicat d’incarner un malade à l’écran, notamment atteint d’un trouble mental, car le danger d’en faire trop et d’imiter de manière indécente les affres des victimes est toujours présent. La mise en scène de Lafosse permet ici d’éviter cet écueil en brossant un portrait tendre, dur et jamais obscène d’une maladie qu’il connaît bien. Le père du réalisateur souffrait en effet de cette maladie psychique. On comprend alors l’importance du personnage de l’enfant, spectateur désemparé entre ses deux parents.

La puissance du film se construit également par des moments de tension dans lesquels la caméra semble presque avoir du mal à suivre le tourbillon humain qui dévaste la famille et on est embarqué dans la course de Leïla pour essayer de rattraper son mari. Ces moments alternent avec des scènes plus calmes mais où la tension se transforme en peur constante de voir l’équilibre fragile de la famille voler en éclats. Et parfois, dans ce tumulte, quelques rares éclaircies rappellent la beauté de ce que la cruelle maladie leur vole.

On ne peut donc pas dire qu’on passe un moment agréable devant Les Intranquilles. Mais on ne peut qu’être touché par la force de ce film sur l’amour d’un couple face à la maladie.

Les intranquilles, un film de Joachim Lafosse avec Leïla Bekhti et Damien Bonnard, sortie le 29 septembre 2021

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