Candyman : meurtrier sans visage ?

Il y a une trentaine d’années, une étudiante en sémiotique décidait de s’atteler à une légende urbaine : celle de Candyman, un terrifiant tueur qui n’apparaîtrait qu’une fois son prénom prononcé cinq fois, le crochet à la main, prêt à s’emparer de ses victimes… Que se cache-t-il derrière cette légende ? D’abord des meurtres non-résolus, commis dans les grandes tours de Cabrini-Green à Chicago. Pourquoi non-résolus ? Parce qu’ils touchent les laissés pour comptes, alors qui peut bien s’y intéresser ? Lorsque Helen Lyle se pique d’intérêt pour cette histoire, on pourrait presque croire à une anomalie : une femme universitaire, blanche de surcroît, qui voudrait en connaître plus sur cette légende urbaine ? L’affrontement entre Tony Todd et Virginia Madsen, dans le film de Bernard Rose, terminait sur un constat pur et simple : Candyman n’a pas qu’un seul visage.

Et ça, Jordan Peele l’a bien compris. Porté par le succès de Get Out, et en préparation de son second long métrage Us, l’humoriste/acteur/réalisateur/scénariste/producteur noir américain s’est aussi demandé s’il pouvait trouver un moyen de se réapproprier Candyman. Avec Nia DaCosta à la réalisation (pour son second long métrage), ce nouveau film tient une posture hyper-méta, étant en quelque sorte l’adaptation d’une adaptation : Candyman, c’est avant tout basé sur une nouvelle signée Clyde Barker. Candyman, c’est le film de Bernard Rose, qui a fait de Tony Todd une figure de l’horreur (on oubliera cependant la référence claquée au sol de la troisième saison de la série Scream, qui était tout aussi claquée dans sa globalité). Candyman de Nia DaCosta et Jordan Peele, c’est un film qui réécrit son histoire. Parce qu’il fait fi des suites sorties – et détestées – en 1995 et 1999, comme la trilogie Halloween de David Gordon Green, et parce qu’il montre très clairement que cette légende est vouée à évoluer avec son temps. À cheval entre la suite et le remake, ce nouvel opus se veut être littéralement un pont entre les générations.

Là où le film de 1992 s’ouvrait sur les rues de Chicago vues de dessus, celui de Nia DaCosta prend la posture inverse : la caméra regarde les gratte-ciels se perdre dans les nuages. C’est le symbole même de ce renversement de point de vue : Helen Lyle plongeait d’un milieu blanc privilégié vers la pauvreté, la violence, et le mythe de l’homme noir représenté comme un monstre. Cette fois-ci, c’est un jeune artiste noir, Anthony McCoy (Yahya Abdul-Mateen II), qui va tenter de décrypter la légende de Candyman… alors qu’il emménage dans un appartement luxueux, avec sa petite amie Brianna (Teyonah Parris), bâti sur les ruines mêmes de Cabrini-Green. Le passé ne quitte cependant jamais les murs…

Ce que ce Candyman illustre avec brio, c’est que les histoires sont toujours vouées à changer : tel est le propre de la transmission orale, chacun se crée sa vision du mythe. Quand McCoy cherche à en apprendre davantage sur l’homme au crochet, c’est une autre histoire que celle de Robitaille qu’on lui contera. Une histoire plus récente, mais où le fond reste le même : le destin brisé d’un homme noir tué par le racisme. Parce que ce racisme persiste jusqu’à nos jours, Candyman peut bel et bien être un personnage aux multiples visages.

Anthony en propose sa propre vision – à travers l’art, le mythe commence peu à peu à le gagner. À la même représentation de l’obsession et de la folie que pour Helen Lyle s’ajoute une strate de body horror, le corps de Yahya Abdul-Mateen II (une montagne de muscles, pfiou, la série Watchmen, vous vous rappelez ?) se détériorant au fil des apparitions. Les connaisseurs de l’original sauront pourquoi, et c’est bien évidemment pour cela que le film de Nia DaCosta s’adresse avant tout à une nouvelle génération.

Peut-être que les fans trouveront le temps un peu plus long, mais force est de constater que le film évite les travers de bon nombre de ses semblables actuels. Il joue sur son ambiance, sur le poids que représente son histoire et la manière dont elle fait naître la superstition chez les personnages plutôt que sur des jumpscares balourds. Seule ombre au tableau : la fin, peut-être un peu trop précipitée, qui sème le trouble chez le spectateur et dont le plan final, pourtant inévitable, sonne presque comme un aveu de faiblesse. Jusqu’au bout, ce Candyman aurait pu assumer de s’affranchir du passé pour créer son propre symbole.

Candyman, de Nia DaCosta. Avec Yahya Abdul-Mateen II, Teyonah Parris, Nathan Stewart-Jarrett, Colman Domingo. Sortie en salles françaises le 29 septembre 2021.

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