Free Guy : Reynolds Player One

Entre deux cabrioles dans le costume de Deadpool, Ryan Reynolds fait quand même quelques trucs. Il est parti en voyage il y a quelques semaines avec Samuel L. Jackson et Salma Hayek dans Hitman & Bodyguard 2. Là, il est coincé dans un jeu vidéo pour Shawn Levy. Et le pire, c’est que c’était son idée ! Après avoir été présenté au réalisateur, c’est par un simple SMS que l’acteur l’a convaincu de relire le scénario de Free Guy, que Levy avait déjà refusé quelques années plus tôt. Il aura suffi d’une petite réécriture avec Zak Penn, plume du Ready Player One de Spielberg (tiens donc ?) pour lancer le projet chez la 20th Century Fox, qui aura survécu à son rachat par l’ami Mickey. Un peu comme une fusion entre Deadpool et le MCU avant l’heure, finalement…

Reynolds est Guy, un PNJ (personnage non joueur) comme un autre dans un jeu vidéo en monde ouvert ultra-populaire : Free City. Grosso-modo, ce jeu est un mélange de toutes les licences actuelles. Un GTA Online qui lorgne sur du Fortnite. Les journées de Guy sont les mêmes : se lever, travailler à la banque, se faire braquer, attendre patiemment que ça se passe… puis rebelote. Quand se dresse en travers de son chemin une certaine Molotov Girl (ou Millie pour les intimes, incarnée par Jodie Comer), Guy dévie de son script, bugue complet et… commence à avoir sa propre conscience. Ce qu’il ne sait pas, c’est que Millie est une des développeuses du jeu. Avec son ami Keys (Joe Keery), elle tente de faire tomber leur éditeur Antwan (Taika Waititi), qui ne pense qu’à l’argent que lui rapportera déjà un Free City 2 !

Je ne m’attendais pas à grand chose de plus qu’un divertissement estival calibré, avec un Ryan Reynolds qui fait du Ryan Reynolds vanne sur vanne. Pour tout ça, on pourrait remplir les cases d’un bingo tant l’acteur semble ressasser les rôles qui l’ont fait connaître. Sa voix un tantinet naïve est à l’image de son personnage, dont la monotonie et l’indifférence face à un quotidien des plus lugubres ne font que souligner l’optimisme sans faille de Guy. Tous les matins, les infos narrent les massacres perpétrés par les joueurs envers les PNJ, on voit passer par les fenêtres des hélicoptères, on entend des explosions, des cris… Mais il se lève toujours avec le même entrain, nous renvoyant aisément à Emmett, le héros de briques de La Grande Aventure LEGO, pour qui tout est toujours super génial. L’air hébété qu’il a face à Jodie Comer, son incompréhension lorsqu’il comprend que Free City est un jeu vidéo… Reynolds a tout du parfait héros benêt, on le sait. On pourrait frôler l’indigestion, mais tout fait sens quand on se dit que Guy n’est qu’un PNJ sorti de son cadre. Ce à quoi on s’attendait moins, c’est que le film soit autant méta-Reynolds : là où un Ready Player One avait son petit lot de références à la pop-culture (et encore, c’est un euphémisme quand on lit le roman d’Ernest Cline), Free Guy parvient lui aussi à caser de jolis easter-eggs, de façon plus réussie qu’un certain Pixels. Pourquoi méta-Reynolds ? Parce qu’on sait bien qu’il a dû faire du forcing, après le rachat de la Fox par Disney, pour intégrer certaines licences et jouer lui-même de cette situation.

On s’attendait encore moins à ce que le film parle du jeu vidéo de façon assez juste, avec pour cadre la culture du crunch, soit le fait d’épuiser toute une équipe de développement à l’approche d’une date de sortie, en forçant les uns et les autres à multiplier les heures supplémentaires pour tenir les délais… bien souvent au détriment de la qualité finale d’un jeu. Bien que le personnage de Taika Waititi soit des plus caricaturaux – un patron de studio infect avec ses employés, qui ne cherche qu’à détruire ou effacer ceux qui lui nuisent, il met le doigt au détour d’un dialogue plutôt savoureux sur la situation traversée par une grande partie du milieu culturel : pourquoi miser sur l’originalité quand on peut faire de l’argent facile grâce à des suites, des spin-offs, des préquels ? Il est aussi question pour les personnages de Millie et Keys de récupérer ce qui leur revient de droit : le code source de Free City. Jamais le scénario ne tombe vraiment dans l’avalanche de termes techniques pour se la péter un peu : Matt Lieberman et Zak Penn ont fait en sorte que le film parle même au plus néophyte des spectateurs (coucou les casuals).

Pour citer certains exemples récents : Free Guy est un mélange réussi entre Ready Player One, Boss Level et Les Mondes de Ralph pour la question vidéoludique et un Matrix évidemment simplifié puissance mille pour le libre-arbitre. Les effets spéciaux sont ici plutôt convaincants : le film a-t-il pu tirer profit de son report d’un an pour les améliorer ? Pour le spectateur, l’illusion est d’autant plus tolérable du fait que l’on se trouve littéralement dans un jeu vidéo : on accepte peut-être plus facilement ici de voir une image altérée par des effets numériques, d’apercevoir ici ou là un petit fond vert puisque Free City est susceptible d’être modelé à chaque instant par une action extérieure. C’est aussi dans les détails que Shawn Levy se montre efficace dans sa représentation du jeu vidéo : entre les streamers sur Twitch, les poses victorieuse façon Fortnite, des joueurs qui bougent de façon ultra rigide tels des personnages de FPS ou qui sautillent partout, les PNJ incapables de faire autre chose que ce que leur script leur demande de faire (un perso qui ne peut pas rester autrement que les mains levées car il se fait braquer, par exemple) c’est tout bête, mais on y croit.

Et bon, l’alchimie entre Ryan Reynolds et Jodie Comer prend du tonnerre. Voilà. Rien que pour eux deux, là, on a envie d’y aller. Pour ce que Millie représente aussi : la place des femmes dans le jeu vidéo, autant du côté des joueurs que des développeurs… et de la toxicité à laquelle elles peuvent faire face. À l’heure où des grands noms de l’industrie vidéoludique (Ubisoft ou Activision, s’il fallait encore les citer) ont été ou sont frappés par des affaires de harcèlement, Free Guy donne lui aussi l’espoir d’un avenir plus optimiste en la matière.

Free Guy, de Shawn Levy. Avec Ryan Reynolds, Jodie Comer, Taika Waititi, Joe Keery. Sortie dans les salles françaises le 11 août 2021.

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