The World of Love : Corée-eda

C’est peu de dire que le nouveau long métrage de Yoon Ga-eun était attendu. Découverte par Lee Chang-dong (Poetry, Secret Sunshine), la réalisatrice est parvenue en l’espace de trois films à imposer sa propre vision d’un cinéma à hauteur d’enfant. Il y a quinze ans déjà, elle remportait le Grand Prix du Festival de Clermont-Ferrand avec son court métrage Guest. Sélectionnée à plusieurs reprises à la Berlinale et au Festival du Film Coréen à Paris, la cinéaste a finalement été sacrée en 2025 au prestigieux Festival des 3 Continents qui lui a décerné la Montgolfière d’Or pour son film The World of Love.

En France, elle n’a toutefois d’abord rencontré le succès qu’auprès des habitué·es des festivals et des cinéphiles. Pendant une dizaine d’années, son cinéma a été largement ignoré par les distributeurs, tant et si bien que ses deux premiers films, The World of Us (2016) et The House of Us (2019), sont aujourd’hui encore inaccessibles au grand public français. C’est d’autant plus incompréhensible que le cinéma sud-coréen a explosé en popularité après le triomphe du formidable Parasite de Bong Joon-ho aux Oscars en 2020. Si nombre de films d’action très génériques ont grandement bénéficié de ce regain d’intérêt pour la K-culture, ceux de Yoon Ga-eun sont restés tristement confidentiels. C’était sans compter sur le soutien pour le moins inattendu du distributeur The Jokers, qui a pris la décision de sortir The World of Love en salle le 6 mai prochain.

All Yoon Needs Is Love

À l’image de l’illustre metteur en scène japonais Hirokazu Kore-eda, Yoon Ga-eun raffine depuis quinze ans l’idée d’un cinéma qui voit le monde à travers les yeux des enfants. Là où les personnages de The World of Us et The House of Us étaient encore très jeunes, la protagoniste de The World of Love est une lycéenne dont les préoccupations sont autrement plus adultes. Au-delà de cette simple évolution, on peut également signaler que le cinéma de Yoon Ga-eun a gagné en maturité à mesure que ses héroïnes prenaient de l’âge.

The World of Love raconte le quotidien de Joo-in (Seo Su-bin), une adolescente ordinaire aux prises avec une cellule familiale fracturée par une agression sexuelle. Plutôt que de verser dans le trauma porn ou le misérabilisme de l’acte en lui-même, la réalisatrice a fait le choix de montrer comment les victimes se reconstruisent après l’agression. Thématiquement, The World of Love est plus mature que ses prédécesseurs, mais c’est aussi le cas de la mise en scène de Yoon Ga-eun. On comprend petit à petit ce qui est arrivé et l’histoire du film se recompose comme un puzzle, à l’image de ces personnages brisés dont la vie poursuit son cours malgré les épreuves.

C’est là le cœur du film : les victimes ne sont pas anéanties par leurs agresseurs, simplement brisées comme une assiette en porcelaine dont on recolle petit à petit les morceaux. Yoon Ga-eun montre comment la vie se poursuit après l’agression : on continue à fréquenter ses ami·es, à faire du sport, à passer du temps avec sa famille, à aller à l’école et à travailler. Petit à petit, l’activité sexuelle peut même reprendre et certaines personnes parviennent à avoir des enfants, parce que la vie ne s’arrête pas après l’agression et que l’identité d’une personne ne se résume pas à sa qualité de victime. Ce qui freine sa guérison, c’est justement le regard des autres et le refus d’aborder le sujet autrement qu’à travers le prisme d’un acte destructeur qui fige la personne dans son rôle de victime et la dépouille au passage de son humanité.

Pour illustrer son propos, la réalisatrice fait ce qu’elle sait faire de mieux : filmer à hauteur d’adolescente. On découvre des scènes de la vie quotidienne de Joo-in et de sa famille, de ses ami·es et de son école, et plus généralement de Séoul qui a rarement été aussi bien filmée. Pour ajouter encore un peu de légèreté à ces petite poches de joie, la compositrice Lee Min-hwi les accompagne de quelques notes de piano de Bach qui ne sont pas sans rappeler le travail de la musicienne Peng Kai-li pour les scènes d’exposition de Yi Yi d’Edward Yang, une autre brillante fresque familiale.

The World of Love est aussi une formidable démonstration des capacités de mise en scène de Yoon Ga-eun : à la manière de son héroïne, elle utilise l’humour à la fois pour désamorcer la noirceur de la situation lorsque c’est nécessaire, mais aussi pour renforcer le contraste avec les scènes les plus dures. On découvre ainsi tour à tour une bande de filles qui plaisantent sur les dessins érotiques de l’une d’entre elles, une mère et sa fille qui parlent à coeur ouvert dans l’intimité de leur voiture, une jeune femme qui apprend le consentement à une enfant, une famille qui s’entraide et survit malgré les blessures du passé, et d’innombrables scènes où la vie suit simplement son cours. Comme pour parachever ce récit de reconstruction, la scène finale rappelle la triste banalité des agressions sexuelles dans notre quotidien tout en ouvrant la porte à des lendemains meilleurs où l’empathie permettra de triompher de la résignation.

Tu m’fais trop pitié tu m’saoules vas y parle à maman

On ne peut que saluer la proposition de The World of Love qui s’impose d’ores et déjà comme l’un des meilleurs films de l’année. Yoon Ga-eun parvient sans trop de mal à tenir la dragée haute à l’excellent Aucun autre choix de son compatriote Park Chan-wook, sorti en début d’année. Tout comme son illustre prédécesseur, la réalisatrice s’entoure film après film de la même équipe talentueuse, du montage (Park Se-young) à la photographie (Kim Ji-hyun) en passant par la production (Kim Se-hun) et les décors (An Ji-hye), jusqu’à la distribution : l’immense comédienne Jang Hye-jin incarne à merveille une figure maternelle dans chacun des trois films. Souhaitons à tout ce beau monde de continuer à travailler ensemble pour produire de superbes films qui, je l’espère, sortiront eux aussi en France. En attendant, allez voir The World of Love pour donner envie à son distributeur de nous sortir les précédents !

The World of Love, un film de Yoon Ga-eun, avec Seo Su-bin et Jang Hye-jin. En salle en France le 6 mai 2026.

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