Vedette : Amour Vache

Toute personne qui s’est arrêté devant une prairie où se trouvaient des bovins et ont eu la chance d’obtenir un tête-à-tête avec une vache a remarqué leurs yeux magnifiques et la curiosité de leur regard. Ça suffit pour avoir envie de voir évoluer l’une d’entre elles au cinéma. Cette année, nous avons été gâtés avec First Cow de Kelly Reichardt, Cow d’Andréa Arnold et aujourd’hui Vedette présenté à l’ACID lui aussi au Festival de Cannes.

Quelques années après Bovines le documentaire s’empare une nouvelle fois avec sérieux du corps robuste des bovidés. Avec Vedette, le couple de cinéastes Claudine Bories et Patrice Chagnard a voulu aller à la rencontre d’une Reine d’un troupeau de vaches d’Hérens là où elles vivent, en Suisse.

Cette variété n’a jamais vraiment intéressé l’industrie pour sa production laitière ni pour l’exploitation de sa chair. Pourtant, l’on retrouve ses traces dès la fin du néolithique dans le Valais, zone montagneuse dans le sud helvétique. Cette forme résulte probablement de croisements. Lors d’échanges commerciaux ou culturels et de migrations humaines des bovins d’élevage d’origine asiatique arrivés en Suisse par l’Italie ont frayé avec des Aurochs sauvages qui occupaient communément le territoire européen. Ils ont gardé de leurs racines rustiques leur robe noire caractéristique. À travers les siècles on s’est appuyé sur sa robustesse et la fonction utile qu’ils pouvaient avoir pour exploiter l’environnement de la région en sélectionnant les plus résistants. Le résultat donnera la vache d’Hérens, courte sur patte, capable de faire face à des paysages escarpés ou pentus et surtout de supporter l’altitude (plus de 3000 mètres). Elle a donc été très tôt employée comme une excellente auxiliaire agricole pour les habitants du coin. Son rôle pour la biodiversité est reconnu et son travail permet d’éviter éboulements de terrain et avalanches. L’importance de l’animal est indéniable. Pourtant, pour l’humain, cela n’a pas suffi. S’il est interdit d’en posséder en France, c’est pour d’obscures raisons commerciales pouvant la mettre en concurrence avec la forme standard et mondialisée du Bos Taurus : l’Hostein. En Suisse comme dans l’Italie toute proche, ces bêtes sont depuis la fin des années 1920 exploitées pour les obliger à s’affronter dans des arènes. C’est en effet une spécificité de la vache d’Hérens, il semblerait que les troupeaux s’organisent autour d’une dominante. Avant qu’elle soit utilisée pour des combats, cette forme désignait une « Reine » après des luttes en semi-liberté dans un biotope favorable. Homo sapiens n’intervenait pas dans le processus. Ce ne fut plus le cas quand les affrontements au sein des arènes se sont popularisés. Avec l’avènement du capitalisme, ces joutes bovines, qui faisaient le bonheur des exploiteurs, ont revêtues depuis une dimension économique. Alors qu’il était admis que le cirque permettait de donner plus de cachet à la Reine la plus pugnace de la région, ces combats sont aujourd’hui le lieu de transactions financières. Les mises à prix sont de plus en plus élevées à mesure que cette variété se fait progressivement rare. Même lorsqu’une bête n’a aucune réelle utilité commerciale, l’humain lui en trouve une pour pouvoir en abuser à sa guise.

Comme le spectateur les deux cinéastes découvrent les Vaches d’Hérens et le rôle des Reines au cours d’une de ses arènes. Le film va s’attacher, ensuite, à s’éloigner de cette représentation. Les metteurs en scène vont mettre en avant les rapports qu’entretient l’une des Reines avec ses deux hominidés qui lui tiennent compagnie depuis 15 ans dans les hauteurs des alpes suisses. Il faut le savoir les liens entre sapiens et les bovidés sont, dans cette région montagneuse, très profonds. Il y a un désir pour chaque clan vivant avec les ruminants de perpétuer la lignée des Reines. Il existe de véritables albums photos de famille des Vaches d’Hérens sur plusieurs générations. Cet attachement que l’on peut penser réciproque entre Vedette et ses partenaires humaines est là très bien restituée : c’est autant le succès du projet que son échec. Si comme l’indique le panneau d’ouverture, il s’agit de faire comprendre que chaque bœuf constitue un individu à part entière, le choix de ne pas se concentrer exclusivement sur l’être à quatre pattes rend la chose difficile. Vedette est belle, drôle et émouvante, ses humeurs sont restituées au mieux avec une volonté de ne pas rentrer dans l’anthropomorphisme, mais sans la connaître étroitement, une autre vache nous aurait fait un effet identique. Plus réussi par contre est le portrait de ses deux sœurs éleveuses qui tâchent d’éduquer l’animal en lui donnant le plus d’amour possible. Il faut dire qu’Élise et Nicole sont des personnalités, aussi sympathiques que charismatiques taillé du même bois que Vedette et autant adapté aux climats très durs de la montagne. Elles respirent la joie et ni le froid, ni la neige ou la pluie n’achèvent d’entamer leur bonne humeur. Elles s’adressent à Vedette comme elles le feraient avec d’autres individus, nourrissent avec elle des liens affectifs qu’on pourrait associer à ceux qui se rattachent plus communément au chien ou au chat. Au détour d’une scène, on s’aperçoit que ces liens sont bien plus étroits encore. Alors que Vedette broute la pelouse de la prairie, Élise et Nicole fauchent plus tard les herbes trop hautes. Une véritable distribution du travail, une répartition du temps du labeur interespece ancestrale qui donne une conception de l’égalité réelle entre deux espèces animales que le productivisme communiste et aujourd’hui exclusivement capitaliste a cherché à effacer. L’idée de partage se retrouve ailleurs encore, et c’est assez curieux, dans le rituel du pain. Cas unique dans le règne bovin, les vaches d’Hérens ont appris à consommer le pain comme une gourmandise. Les fermières de la même manière que leurs parents partagent donc leur pain avec Vedette. N’imaginez pas faire croquer une baguette à une vache, elle ne mange pas de ce pain-là. Là où le début du film insistait sur l’aspect spectaculaire de la relation des hommes aux Vaches d’Hérens, le reste du long métrage propose une vision proche de l’antispécisme. Il y a donc des rapports très doux entre deux espèces animales, par ailleurs très différentes.

Pourtant, progressivement, percent les questionnements de Claudine Bories, captés par Patrice Chagnard, et s’imposent au documentaire. En se mettant en scène, la cinéaste révèle que ces mois passés avec Vedette l’ont poussé à cesser de manger des bêtes mortes. L’attachement à Vedette va profondément les faire réfléchir sur leur mode alimentaire et plus tard sur le rapport d’Élise et Nicole à la viande bovine. Elles n’ont, d’ailleurs, pas attendu les artistes pour se poser également la question sans pour autant savoir y répondre précisément. À force d’être cuisinées par la réalisatrice, elles finissent cependant par répliquer qu’elles ne croient pas qu’elles dévoreront Vedette à son décès. Elles annoncent à leurs interlocuteurs qu’elles préfèrent l’accompagner dans son dernier voyage en lui évitant toute souffrance, comme l’homme pourrait le faire en ayant recours aux soins palliatifs. Après quoi, Bories se met en scène face au mammifère en lui déclamant les théories spécistes de Descartes. Le philosophe y assimile les êtres non humains à des objets que l’on peut manipuler et découper à notre guise, car ne ressentant aucune émotion. Ce virage doux vers l’antispécisme revendiqué énonçant presque une utopie végane est brutalement interrompu à la fin de l’œuvre par la mort de Vedette. Alors que les deux cinéastes avaient filmé le dernier accouchement de Vedette au moment de sa 16e année, ils apprennent quelques mois après que le vieil animal a émis son ultime souffle. Bories et Chagnard décident de retourner voir les deux femmes afin qu’elles leur racontent ses suprêmes instants et surtout savoir ce qu’est devenue la dépouille. La surprise est grande quand iels comprennent que les deux sœurs ont choisi d’amener le cadavre à un boucher pour qu’il le dépèce et fournisse aux éleveuses des paquets de viande. Elles révèlent en toute fin de métrage qu’elles ont mis en place une sorte de rituelle consistant à manger Vedette, rappelant les cas humains de cannibalisme. Un sentiment assez étrange qui est amplifié lors du générique par une interview insérée entre les noms des participants au film. Les deux cinéastes ont en effet décidé d’utiliser le témoignage de la nièce de 16 ans, qui doit prendre la succession d’Élise et Nicole. Elle y explique en substance qu’elle a été élevée au côté de Vedette recevant d’Élise et Nicole la même attention qu’elles prodiguaient à Vedette. Par ce choix artistique, on se permet d’imaginer l’improbable. L’amour que Nicole et Élise portent à la jeune fille pourrait-il être aussi puissant que celui qu’elles ont donné à Vedette, jusqu’au point de dévorer leur parente ? Se pose donc alors la question : si vous êtes prêt à bouffer de la viande d’un animal si proche, n’êtes-vous pas capable de manger la chair de vos enfants ?

Vedette, un film de Claudine Bories et Patrice Chagnard avec Vedette, Elise et Nicole.

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