Un héros : Asgar Farhadi ne porte pas de cape

Il faut que je vous dise que je n’étais même pas censé écrire des articles pour Cannes. L’équipe, composée de Mehdi, Julien et Gaël (avec Dzbiz qui est là pour Actu mais qui nous aide quand il a le temps entre deux crêpes bretonnes) couvre le festival habilement, et je ne devais passer que quelques jours en vacances pour voir la plage, les tenues de gala totalement foldingues et manger des glaces hors de prix sur la Croisette. Finalement je me suis retrouvé avec une accréditation et à voir des films, et l’équipe a été assez aimable pour me laisser écrire sur le film qui aura la Palme d’Or : Un héros d’Asgar Farhadi.

J’ai conscience qu’en deux jours de festival seulement dont une matinée passée à jouer à la pétanque (parce que je suis un homme du peuple) et une nuit les pieds dans l’eau dans une villa privée (parce que je ne suis pas un homme du peuple), je saute un peu dans le vide en balançant des affirmations pareilles. Mais avouez que si je ne me trompe pas, l’article aura bien de la gueule.

Et ce ne sont pas que des paroles en l’air : le grand retour de Farhadi se fait dix ans après son meilleur film, Une séparation, et vient le chatouiller au sommet. Entre temps le réalisateur iranien a posé sa caméra à Paris et à Buenos Aires, pour deux films que la plupart de la critique trouve au mieux mineurs, au pire ratés, et Le Client qui a remporté l’Oscar en 2017. Mais le client dans cet article c’est moi, car j’ai adoré TOUS ses films sans exception, même avec les faiblesses évidentes de ses dernières réalisations…

Produit par Memento Films (le public cannois applaudit le logo), et distribué à l’internationale par Amazon Films (le public cannois hue le logo), Un héros raconte la vie de Rahim, un homme qui purge une peine de prison en Iran pour non paiement d’une dette. Alors qu’il est en permission de deux jours hors des murs, lui et sa « compagne » (il est divorcé mais a une relation avec une femme qu’il souhaite épouser) récupère un sac rempli de pièces d’or. Après avoir tenté de les vendre pour rembourser sa dette et sortir de prison, Rahim décide de laisser une annonce pour rendre le sac, et laisse le numéro de la prison sur l’annonce.

Quelqu’un se manifeste pour récupérer le sac, et soudain tout s’emballe : ce qu’a fait Rahim est immédiatement immatriculé comme « une bonne action », et tout le monde va en profiter. La prison qui peut ainsi montrer comme elle est bénéfique pour ses détenus qui deviennent de vrais saints, la famille de Rahim qui peut se remettre de l’humiliation d’avoir un des leurs entre les barreaux, les médias qui vont pouvoir montrer comme les gens sont bons en Iran, et Rahim lui-même qui va pouvoir en profiter pour tenter de sortir de prison et épouser la femme qu’il aime.

Sauf que Farhadi lui, n’aime que la souffrance. Et évidemment ce plan pété finit par lui-même péter à la gueule de tous les gens impliqués. Petit à petit, par ricochets de séquence en séquence, les conséquences néfastes s’accumulent et on se perd face à l’écran à imaginer nous aussi une manière de sortir Rahim des emmerdes.

Une « aventure humaine », c’est ce que je dirais si j’étais un critique sans goût qui aime bien les expressions toute faite achetées au Picard des expressions du cinéphile fainéant. Un « film éminemment politique », c’est ce que je dirais si j’étais un gros gaucho de merde. Mais comme je suis un gros gaucho de merde, je le dis : c’est un film éminemment politique. Comme dans Une séparation il y a dix ans, Farhadi n’épargne pas un instant le système judiciaire et carcéral iranien, et encore moins le cirque médiatique et les valeurs des citoyens. Tout est dans le titre, au fond : un héros, c’est ce que décide la presse pour ce personnage qu’elle construit. Derrière le personnage il y a Rahim, avec toutes les failles qui ne résisteront pas à la situation.

Dans une interview avec Variety (oui, je m’informe, je bosse quand même vous voyez bien!), Farhadi insiste lourdement sur la question des réseaux sociaux, pas à la manière d’un boomer en les diabolisant à outrance, mais en signifiant à quel point leur omniprésence et la vitesse à laquelle l’information les traverse, a bouleversé la société iranienne. Son film intègre parfaitement cela.

Un héros a tout ce qu’il faut pour une palme. Un sujet social, une descente aux enfers menée par une interprétation sans pareille (Amir Jadidi est magistral, on passe tout le film à se perdre dans ses yeux tristes), un grand retour pour un nom apprécié de la croisette, une mise en scène toujours extrêmement habile, jamais tapageuse mais faussement discrète… Et au-delà des prix cannois, dont on se fout un peu au bout du compte, il s’agit surtout d’un excellent film. Et c’est plutôt cool, de voir des excellents films.

Un héros, un film de Asgar Farhadi, avec Amir Jadidi

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