After Yang : I wanna be forever Yang

Encore inconnu au bataillon hormis quelques cinéphiles bien informés du cinéma indépendant américain (souvent dotés d’une excellente connexion Internet), Kogonada s’est fait un nom (de scène, refusant jusqu’ici de révéler son véritable patronyme) en 2017 avec son premier long-métrage Columbus, inédit en France. Petite sensation de Sundance cette année-là, cette relecture du cinéma d’Ozu au fin fond d’une petite ville de l’Indiana rural avait impressionné par sa puissance visuelle remarquable sous fond de rêverie architecturale moderniste de chaque plan. Affirmant déjà à l’époque un artiste à la patte visuelle indéniable, Columbus a notamment tapé dans l’œil dans les bureaux d’A24, la très chic et arty maison de production new-yorkaise, jamais la dernière pour mettre la main sur le formaliste le plus in du moment.

Quatre ans après son premier long, l’artiste américain d’origine sud-coréenne passe à l’étape supérieure et fait enfin le grand saut vers les écrans français. Cela se passe du moins pour le compte de la sélection Un Certain Regard, dont le recentrement cette année autour du jeune cinéma émergent semble avoir redonné un bon coup de peps. Surtout que pour porter ce deuxième film, Kogonada ne vient pas seul sur la Croisette : aux côtés d’Haley Lu Richardson, déjà aperçue dans Columbus, on retrouve en effet Colin Farrell, devenu un nom scruté à Cannes depuis ses aventures chez Yorgos Lanthimos (The Lobster et Mise à mort du cerf sacré), Jodie Turner-Smith (Queen & Slim) et Justin H. Min, bien connu des abonnés de Netflix (pose ce club de golf, Thierry Frémaux!) pour son rôle dans The Umbrella Academy.

Le pitch d’After Yang, qui adapte la nouvelle Saying Goodbye to Yang d’Alexander Weinstein, porte en lui seul une grande part des attentes qui entourent le film. Dans un futur plus ou moins lointain, la notion d’humanité s’est estompée puisque les humains côtoient désormais des clones d’eux-mêmes, mais aussi des « technosapiens », des intelligences artificielles améliorées et implantées dans des corps plus vrais que nature. Un matin, Yang, le techno de la famille de Colin Farrell, se désactive brutalement. Devenu un membre à part de la cellule familiale, Yang se chargeait d’élever la fille adoptive du couple, Mika (Malea Emma Tjandrawidjaja), notamment pour la relier à ses origines chinoises. Prenant peu à peu conscience qu’ils n’arriveront pas à relancer Yang, les membres de la famille tentent de sumonter sa « mort » et de comprendre comment son dysfonctionnement fatal s’est déroulé.

Too old to die Yang

Difficile d’en dévoiler davantage tant la force d’After Yang repose avant tout sur les questionnements éthiques et spirituels qui découlent de la désactivation du « techno » familial. Toujours fidèle à sa mise en scène architecturale, Kogonada délaisse quelque peu celles du monde réel (quoique c’est quand même vachement beau chez eux) pour celles de l’esprit, ou du moins ce qui pourrait s’en rapprocher chez une intelligence artificielle. En plongeant dans le cœur de Yang, tout ce petit monde explore un pan fascinant de la science-fiction contemporaine : celui de l’obsolescence de ce qui est voué à être toujours à jour, de la périssabilité de ce qui est voué à être éternel, et au deuil de ce qu’on imagine généralement être immortel.

Tout en retenue et en douceur, la mise en scène hypnotique de Kogonada instille à son film la solennité grave d’un rituel comme celui de la cérémonie du thé, motif récurrent du film évoqué par la passion du personnage de Colin Farrell pour ce breuvage (l’occasion au passage d’une remarquable imitation de Werner Herzog). Il se dégage de son film une émotion brute et sincère, comme celle qui secoue une famille plongée dans le chaos d’une mort soudaine et injuste. L’hébètement, le regret, la recherche de questions sur un passé ou un motif, tout contribue à faire d’After Yang une œuvre d’anticipation très humaine, quelque part entre Asimov, Philip K. Dick voire Ghost in the Shell. Cette longue méditation réflexive n’évite pas certains poncifs, ni même certains passages un peu poncifs où tout le monde s’écoute un peu parler. Mais ce sont les écueils inévitables de la démarche de Kogonada, qui comme dans Columbus, essaie de creuser le fond de l’âme humaine pour en faire émerger des structures quasi géométriques.

After Yang met quasiment une demi-heure à trouver son rythme de croisière, mais une fois que son ambition parvient à se déployer, le film parvient à trouver des zones d’émotion que la science-fiction contemporaine avait effleuré ces dernières années dans Ex Machina d’Alex Garland, l’anthologie Tales from the Loop ou encore l’un des meilleurs épisodes de Black Mirror (oui bon voilà, désolé, on atteint le point Black Mirror), The Entire History of You. Doux et délicat, After Yang n’est peut-être pas le futur classique de la SF qu’il pourrait être, mais il est déjà un remarquable conte familial plein d’amour, d’empathie, mais aussi de promesses.

After Yang de Kogonada avec Colin Farrell, Jodie Turner-Smith, Justin H. Min…, date de sortie française encore inconnue

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