Violet Evergarden : Adieux épistolaires

Attention. Une partie des vannes du début de cet article ont été écrite en décembre 2020, au moment où le film devait sortir. Elles sont depuis tristement périmées.

On ne va pas se mentir, il fait quand même bon d’être fan d’animation japonaise en France depuis quelques années. La majorité de la production de qualité en terme de séries est accessible en vidéo et via de nombreuses plate-formes spécialisés, et surtout : les films sortent carrément au cinéma. On est loin de l’époque des DVD bootlegs mal sous-titrés commandés à Hong-Kong. En ce mois de décembre (oups, raté, c’est mai maintenant), les fans de la série Violet Evergarden pourront ainsi se réjouir de voir le deuxième et dernier film de la saga au cinéma, tous comme les néophytes curieux et curieuses, puisque le film peut être vu même sans être familier de l’univers dépeint. Direction le cinéma donc, histoire de nous lâcher nos dernières larmes avant de terminer cette année (on parlait de 2020, hélas) aussi merdique que notre ministre de l’éducation nationale. Et de l’intérieur. Et tout le gouvernement en fait.

Violet Evergarden est une série créée par le studio Kyoto Animation, adaptée d’une série de light novels de Kana Akatsuki. L’héroïne qui donne son nom à l’œuvre est une ancienne enfant soldat dans une sorte d’Europe fictive victoriano-steampunk. Elevée dans les conflits, la misère et l’horreur, Violet ne voit le monde que par le prisme de la guerre. Elle est sauvée par le major Gilbert qui tente de lui apprendre le sens de la vie avant de disparaître de la sienne. Après la guerre, Violette travaille au service postal comme « poupée de souvenirs automatiques », une écrivaine public en quelque sorte. Qui va rédiger les lettres pour celles et ceux qui ont besoin d’une plume aiguisée. C’est au contact des gens qu’elle rencontre que Violet découvre ainsi l’éventail des émotions humaines, tout ce qu’il y a de beau et de déchirant.

Et ça pour être déchirant, ah sa mère vous allez bien chialer vos races devant le film, dont l’action se passe après les événements de la série et vient apporter une véritable conclusion à l’histoire de Violet, et du major Gilbert. Derrière la caméra (façon de parler pour l’animation mais on est entre connaisseurs, on se comprend quand même) on retrouve les suspects habituels : Taichi Ishidate à la réalisation, qui avait déjà dirigé la série, et surtout Reiko Yoshida au scénario ce qui me force à faire un bref aparté.

APARTE

Reiko Yoshida est une des scénaristes les plus incroyables en activité aujourd’hui. Et pas seulement au Japon mais dans le MONDE ENTIER. Elle a commencé à faire son trou sur la série Digimon au tournant du siècle, avant de réellement marquer une génération en 2001 en signant l’OAV non canonique de Kenshin le Vagabond qui raconte la vieillesse et la mort du héros, et en écrivant l’année suivante Le Royaume des Chats. Elle a ensuite participé à un milliard d’autres projets mortels dont on a pas le temps de parler, mais sachez qu’elle est depuis les débuts de Kyoto Animation une des collaboratrices les plus appliquées et respectées du studio, et a notamment signé les scripts des films et séries de Naoko Yamada (K-On, A Silent Voice et Liz et l’oiseau bleu), et de la quasi totalité des créations estampillées Violet Evergarden. Accessoirement elle est aussi responsable des scripts de deux très beaux films de Masaaki Yuasa, Lou et l’île aux sirènes et Ride Your Wave qui va enfin bientôt sortir ! Depuis le temps qu’on vous bassine avec ce film putain. Reiko Yoshida est donc un des noms les plus importants du milieu au 21ème siècle et sa spécialité est très simple : prendre le cœur du spectateur, lui faire un câlin, puis le briser en mille morceaux. Puis le réparer, lui dire que tout ira bien et le fracasser avec une poutre.

FIN DE L’APARTE

« t’as fini de parler de la scénariste maintenant, vieux forceur ? On peut revenir à moi ? »

Le film de Violet Evergarden parle, comme la série, de personnages qui essaient de se dire « je t’aime », et des personnages qui les aident à le dire. L’action commence dans le futur et ainsi pose la désuétude à venir des poupées de souvenirs automatique, dans un monde qui a déjà bien changé. Lorsque l’écriture et la lecture se démocratise, leur travail lui devient obsolète. C’est là l’une des plus belles choses que propose ce long-métrage : un discours sur la disparition d’un art. On retourne ensuite dans l’époque de Violet, à l’aide d’un moment d’animation magnifique où l’on remonte le temps, via le mouvement d’une lettre perdue dans le vent. Les poupées automatiques et les employées du service postal, que l’on retrouve ou découvre selon notre familiarité avec la série, se retrouvent confrontées à l’invention du téléphone, qui menace déjà leur quotidien.

Aussi le long-métrage vient apporter une conclusion à l’univers dramaturgique même de sa diégèse et empêche toute possibilité de suite. Ce qui est fascinant ici, c’est d’observer la réaction des employés du service postal face à ce monde qui change : une bon tiers du film y est consacrée. C’est autour d’un enfant malade nommé Ulysse, qui engage Violet dans le dos de sa famille pour écrire des lettres d’adieux ; car il va mourir. Hé je vous avais pas dit qu’on aimait souffrir par ici ? Reiko Yoshida c’est le fun absolu les gars. Si vous voyez des fautes de frappe dans l’article c’est très probablement parce que je vois plus le clavier tellement je me noie dans mes larmes en me rappelant le film. Bref, le cas d’Ulysse sert de prétexte à la narration pour confronter les employés et employées du service postal à une question simple : si leur travail était remplacé par le téléphone, cela changerait-il leur humanité profonde ? Et lorsque Ulysse est très mal en point et veut absolument dire adieu à son meilleur ami Lucas, il leur faudra bien trouver un moyen de transmettre ses mots… Je ne dirai rien encore une fois ici, si ce n’est qu’en voyant le film en lien presse Vimeo, je me suis repassé la séquence facilement quinze fois et j’ai vidé plusieurs paquets de mouchoirs de mes larmes et de ma morve. Du pur cinéma, l’émotion-mouvement.

Violet, quant à elle, va enfin avoir la possibilité de régler son histoire avec le major Gilbert. En effet, en retrouvant le frère du major, Violet obtient des nouvelles qui ressemblent beaucoup à de l’espoir… Il pourrait être en vie. On ne vous dira pas ici si c’est le cas pour ne pas trop spoiler, mais après tout peu importe. Ce qui compte, c’est qu’après tant d’épisodes à écrire pour les autres, à développer les sentiments des autres, Violet écrit cette fois pour elle-même. Narrativement, il y a quelque chose de fascinant à voir un personnage dont l’action était jusqu’ici relative à une certaine forme de passivité (puisque Violet apprenait des autres, ce sont ces derniers qui avaient des arcs narratifs et non elle), soudainement passer à l’acte. Écrire pour soi, c’est-à-dire « tenter de vivre », pour citer Miyazaki citant lui-même Valéry. Pour cela, les péripéties qui vont la mener jusqu’à la piste du major sont nombreuses, peut-être trop (le film fait 2h20 et ne s’épargne jamais le moindre moment mélo), et mais malgré tout ingénieusement disposées dans une histoire chorale, qui rappelle beaucoup la littérature décomplexée du 19ème siècle. On pense notamment à la Comtesse de Ségur, mais même Balzac n’est pas si loin de la narration de Violet Evergarden.

En soi, le personnage de Violet est une nouvelle manière pour la scénariste Reiko Yoshida de développer des thématiques déjà présentées dans son OAV de Kenshin le vagabond : que font les guerriers après les combats ? Comment se réconcilier avec les horreurs commises dans un monde qui semble à la fois si lointain et si présent ? Il y a donc une profonde mélancolie qui ne quitte jamais les épaules de la jeune fille, même dans les moments de bonheur. Ainsi on ne nie pas que même dans le soulagement et la joie que nous pouvons connaître, nous restons imprégnés de notre parcours de vie.

Pour peu que l’on soit un tant soit peu romantique, réceptif à la guimauve, et admiratif face à l’art de l’écriture, il est impossible de ne pas être bouleversé par Violet Evergarden. Dans sa forme, il est pompier au possible. La musique souligne de son piano et ses violons chaque émotion, l’animation toujours aussi douce et maîtrisée ne laisse aucun doute quant au ton choisi par la réalisation : c’est un cinéma absent de tout cynisme et de toute subtilité, et qui demande à son public de s’y abandonner totalement. Un cinéma qui dit « je t’aime ».

TENTATIVE DE CONCLUSION

Il m’est extrêmement difficile d’écrire sur ce film. D’une part, parce que mon premier visionnage remonte à décembre dernier, et qu’il a été étrange de me replonger dedans après tout ce temps. Cinq mois de pandémie qui plus est, où le temps se dilate comme jamais et on notre rapport au monde nous donne parfois l’impression que « le monde d’avant » n’était qu’une sorte d’hallucination collective. D’autre part, parce que je suis pleinement conscient d’un manque total d’objectivité face à ce film. Là où d’autres verront du pathos dégoulinant, un trop plein de bons sentiments et même de la manipulation malhonnête du spectateur dans les péripéties et la mise en scène, je suis incapable d’y voir autre chose que de l’amour.

Peut-être parce que je suis scénariste têtu, follement persuadé du pouvoir des mots et des images qui en découlent. Peut-être parce que j’aime écrire des lettres encore aujourd’hui. Je pense à mes proches devant ce film, aux lettres que nous avons pu échanger. Je pense aux personnes qui ont quitté nos vies, métaphoriquement ou physiquement, à qui on ne peut plus rien dire. Voilà pourquoi je me suis permis d’écrire aussi familièrement et personnellement dans cet article : je ne vois pas d’autre manière d’être sincère pour parler de Violet Evergarden. Adieu, poupée de souvenirs automatique. Merci pour le voyage.

Violet Evergarden le film, au cinéma le 19 mai 2021.

1 thought on “Violet Evergarden : Adieux épistolaires

  1. Film magnifique (je vous rejoins totalement !!!), qui propose une tout aussi magnifique conclusion. Au cours de la projection, il est assez impressionnant de n’entendre que des reniflements discrets et soupirs contenus (déjà le cas pour le premier film, soit dit en passant)…

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