Man of Tai-Chi : Bastons et orientalisme

Au tournoi d’arts martiaux de Wulin, Tiger se fait remarquer pour son style de combat : le tai chi n’est pas généralement vu comme un moyen d’affronter des adversaires, mais le jeune homme brille quand même. Ce n’est pas forcément du goût de son maître, qui pense que la compétition mène à un déséquilibre dans le yin et yang ; mais Mark Donaka, mystérieux personnage qui organise des combats clandestins, est très intéressé par Tiger et lui propose de se battre contre de l’argent. Tiger acceptera-t-il ? Et surtout, saura-t-il ne pas se laisser pervertir par l’appât du gain ?

À bien des égards, on pourrait prendre Man of Tai-Chi pour un film de baston parmi tant d’autres. On a déjà vu ce scénario un bon milliard de fois, les acteurs ne jouent pas franchement bien, les thématiques n’ont rien de révolutionnaire non plus. Il faut pourtant se pencher sur ce long-métrage si l’on veut mieux comprendre le rapport complexe qu’entretient l’occident avec le cinéma et la culture d’Asie de l’Est : Man of Tai-Chi est une œuvre fondamentale du fait de son réalisateur, Keanu Reeves.

P’tit portrait des familles

Keanu Reeves est aujourd’hui un des acteurs les plus appréciés de la culture populaire et cinéphile, grâce en partie à son iconisation sur les Internets (il est devenu un meme dans les années 2010) et au succès retentissant des films d’action de la saga John Wick. Il faut donc comprendre Man of Tai-Chi comme un moment charnière entre le début de sa carrière de héros d’action et sa figure moderne. En effet Keanu Reeves n’a pas commencé sa carrière ainsi ; ses premiers rôles étaient plutôt des figures d’ingénu, voire de simplet. En 1991 Kathryn Bigelow fut précurseure en le faisant jouer un flic infiltré dans le nerveux et sentimental Point Break, mais ce n’est qu’en 1994 avec Speed que le grand public a commencé à voir en lui un vrai dur à cuir (oui ceci est une petite référence subtile à un film de John Woo). Mais la bascule absolue, le vrai choc planétaire, c’est bien évidemment Matrix en 1999. La trilogie des sœurs Wachowski, véritable monument du septième art qui conjugue soudain Hollywood avec l’animation japonaise et le cinéma d’action hongkongais, ramène alors l’acteur à une sphère asiatique du monde qui faisait déjà partie de sa culture : même si Reeves a un white passing* indéniable (lire à ce sujet l’excellent Mixed Race Cinemas de Zélie Asava qui classe l’acteur dans les visages « post racial »), le canadien a des origines chinoises et hawaïennes.

*le white passing est un concept en sociologie qui permet de dire qu’une personne a des traits qui lui permettent d’être considéré en société comme blanche. Cela s’appuie sur une conception matérialiste qui vise à montrer que la manière dont nous sommes perçus en société influe sur l’existence individuelle.

A travers Matrix et la figure de Reeves, Hollywood se positionne dans l’héritage d’un cinéma asiatique en plein déclin (pour Hong-Kong) et en plein essor (pour l’animation japonaise). Cela témoigne surtout de la dimension sans frontières du cinéma, où chaque pays n’a de cesse de s’émerveiller devant les créations des autres pour ensuite les emprunter et les recréer à sa sauce… Pour le meilleur ou pour le pire. Mentionnons par exemple le travail de l’australien Brad Allan qui après avoir fait ses armes dans l’équipe de cascadeurs de Jackie Chan est allé jusqu’à Hollywood offrir ses services à pas mal de projets sympathiques allant de Pacific Rim et Hellboy II aux Chroniques de Riddick et au prochain Marvel Shang-Chi.

Et Keanu Reeves, que l’on pense rincé à jamais après Matrix (sa filmographie n’aidant pas puisqu’il enchaîne les rôles dans des projets catastrophiques durant les années 2000 et début 2010, notamment le remake de Le Jour où la terre s’arrêta et 47 Ronin), œuvre lui pour honorer les liens très forts qui se créent dans les eaux internationales du cinéma de baston. Ce qui nous amène donc à Tiger Chen. L’acteur et maître d’arts martiaux chinois s’est fait connaître pour avoir créé les chorégraphies des films Matrix (avec son maître, le gigantesque Yuen Wo Ping), mais aussi de Kill Bill et du premier Charlie’s Angels de McG. Et en 2013, c’est lui qui tient le rôle principal de Man of Tai Chi, une manière pour Keanu Reeves de remercier celui qui a littéralement fait de lui la star qu’il est devenu.

« Merci, gros »

De la philosophie de la tatane

Pour toutes ces raisons, il est impossible de limiter le long métrage de Keanu Reeves à un simple film de frappe lambda. On pourrait bien sûr célébrer la qualité folle des combats (pour lesquels l’acteur a encore fait appel à Yuen Wo Ping), qui sont de toute façon l’attrait majeur du film, mais ça n’est pas non plus assez pour en faire un indispensable. Non, ce qui compte ici, c’est que Reeves se démarque par une tentative d’éviter l’orientalisme, c’est-à-dire un regard de l’ouest sur le monde de l’est. C’est l’écueil classique qui a donné des Dr Strange, Iron Fist, et autres créations occidentales qui essentialisent des concepts étrangers sans forcément saisir la substantifique moelle cachée sous les coups de poings. Reeves se démarque ici puisque Man of Tai Chi est bel est bien une production chinoise et non américaine comme on aurait pu le penser. Mais cela va même plus loin que cela.

Dans le film, Tiger Chen commence le film comme un parfait « innocent » (ce que dit Reeves dans le film en pointant du doigt vers un écran qui montre le jeune combattant en action) à pervertir. Keanu, qui joue donc le méchant, le recrute et le manipule pour le forcer à rejoindre ses combats clandestins jusqu’à ce que Tiger Chen prenne goût à l’argent. Et que progressivement son comportement change (sa tenue aussi, passe du tout blanc au tout noir, en respect avec les codes du genre), comme le montre une évolution dans sa manière d’attaquer au fur et à mesure que la narration l’amène vers sa chute. Rien de nouveau sous le soleil encore une fois, mais c’est pourtant là que se fait tout le discours méta filmique de Reeves : les combats clandestins, qui rassemblent des guerriers du monde entier, sont organisés pour un riche public international qui regarde la transformation de Tiger Chen en machine de guerre. C’est leur regard qui est mis en scène et automatiquement supplanté au regard du spectateur… Aussi il est impossible de ne pas y voir un commentaire sur le rapport qu’Hollywood et le grand capital entretiennent avec les cinémas d’arts martiaux.

On ne peut oublier le destin tragique de Bruce Lee, pour qui la tentative de rêve américain n’aura été qu’un immense échec, sans parler de ces nombreux réalisateurs hongkongais qui sont venus à Hollywood se casser les dents, Tsui Hark en tête, pour se retrouver dépossédés de leur art. En se donnant à lui-même le rôle du méchant dans son film, Keanu Reeves choisit d’incarner la cupidité et l’envie de tout posséder de l’Amérique ultra-capitaliste. Il est bien sûr aidé et entouré de locaux qui sont tout aussi avides de thune et de succès, soulignant le fait que même des locaux sont coupables de cette batardisation du genre dans le but unique de se faire de la thune, ce que faisait par exemple la célèbre boîte de production IFD.

Face à ces tentations démoniaques, Tiger Chen représente donc la pureté d’un art qui veut survivre à cette tentation capitaliste voyeuriste. On pardonnera donc la mise en scène aux fraises (sauf pour les combats) de Keanu Reeves, le scénario timbre-poste, son jeu d’acteur catastrophique (et encore, il est possible que cela soit un hommage volontaire aux acteurs occidentaux dans les productions hongkongaises) et sa résolution ultra bateau. Au moins Reeves a tout à fait saisi que même dans le cinéma d’action, il n’est toujours question que de regards. Et son film se permet d’interroger celui de son propre pays face aux arts martiaux qu’il aime tant.

Une étape essentielle dans le parcours d’une voix majeure du cinéma d’action

Ce respect et cette admiration, cette démarche de « rendre à César ce qui appartient à César » (sauf que César ici est chinois du coup) commence avec Man of Tai Chi et se poursuit l’année d’après avec John Wick. La saga est un des rares exemples de cinéma hollywoodien contemporain qui a conscience des épaules sur lesquelles elle se tient. Le réalisateur des trois films, Chad Stahelski, est encore un bel exemple de ces métissages et amitiés qui font le cinéma d’action international : lorsqu’il était jeune il s’entraînait avec feu Brandon Lee.

Après avoir été la doublure cascade de Reeves sur le premier Matrix étant donc dirigé par Tiger Chen, il est finalement devenu un des cascadeurs les plus appréciés du milieu, jusqu’à accéder au graal de la réalisation avec John Wick ; des films d’une générosité indéniable puisqu’ils ont conscience de leur héritage. Dans le troisième volet, Tiger Chen lui-même fait un cameo, mais surtout les héros de la saga indonésienne The Raid (Yayan Ruhian et Cecep Arif Rahman) affrontent Keanu Reeves. Lors des chorégraphies sur le tournage, l’admiration était telle entre les trois combattants qu’il a fallu rajouter des scènes ; l’acteur a même fini par refuser que son personnage les tue. Un prolongement de sa démarche dans Man of Tai Chi, qui fait définitivement de Reeves un auteur dans la folle histoire internationale du cinéma d’action.

Man of Tai Chi, un film de Keanu Reeves, disponible sur Ciné + en SVOD.

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