Silence de Masashiro Shinoda : ApoSTASI

L’arrivée du christianisme au Japon et la persécution qui s’en suivit pour les pratiquants sur l’île est depuis longtemps source d’inspiration pour les artistes nippons. Bien que la population pratiquante soit encore aujourd’hui très minime (moins d’1% du pays), on retrouve l’influence de cette réalité ici et là, que cela soit dans l’art pictural plus classique (Sadao Watanabe et ses représentations de la Bible) ou dans des œuvres résolument populaires (la trame du dessin animé Samurai Champloo, d’un autre Watanabe, s’appuie également sur cela, mais nous pouvons également citer quelques pages discrètes du GTO de Tooru Fujisawa).

Le septième art ne fait pas exception puisqu’on trouve des représentations de la chrétienté japonaise dans le cinéma indépendant inscrit dans l’héritage d’Ozu autant que dans la contre-culture de Sono Sion : son œuvre phare Love Exposure est incontournable sur le sujet. Quant à Masahiro Shinoda, il s’attaque au sujet en 1971 : l’action prend place au 17ème siècle et montre l’arrivée de deux prêtres jésuites portugais (David Lampson et Don Kenny) sur les côtes japonaises. Leur but ? Réimplanter le catholicisme dans un pays ou leur religion est interdite, et retrouver la trace de leur mentor le père Ferreira.

Silence n’est pas un titre de film inconnu du cinéphile averti aujourd’hui. On pense en premier lieu au long-métrage de Martin Scorsese sorti en 2016, soit plus de 25 ans après le début du projet, et à raison : le film dont nous parlons aujourd’hui et celui du cinéaste américain sont tous deux adaptés du même roman de Shūsaku Endō, monument de la littérature japonaise. La comparaison est d’autant plus inévitable (Shinoda et Scorsese ont d’ailleurs des débuts dans le cinéma plutôt similaires, chacun à filmer la jeunesse de leurs pays) que les deux films se complètent superbement : entre un occidental qui filme des occidentaux au Japon, et un Japonais qui filme le Japon visité par des occidentaux, on s’y retrouve assez bien.

Sans doute moins maîtrisé dans certains aspects, maladroit par instants notamment dans le jeu d’acteur (même si David Lampson, ancien soldat reconverti en homme de scène, est sauvé par l’incroyable qualité du maquillage qui fait ressortir les émotions à sa place) le film de Shinoda paraît paradoxalement plus complet que celui de Scorsese. En plus de traiter en profondeur le traumatisme de l’apostasie, à savoir le fait de renoncer à sa foi chrétienne, le cinéaste dresse un portrait de son pays d’une brutalité sans équivoque – et qu’il aurait été mal venu de voir dans la version américaine.

C’est à ce titre le personnage de Kichijiro, interprété par Mako Iwamatsu (oui oui, le type de Conan le Barbare), qui est le plus intéressant du film : le premier à renier sa foi par peur des conséquences, il est également celui qui souffre le plus de cet acte ensuite et passe le film à chercher un pardon qu’il ne s’accordera jamais.

Les tortures infligés aux personnages japonais croyants ainsi qu’aux prêtres occidentaux dans le film sont d’une cruauté inouïe, et présentées sans la moindre gêne, laissant le spectateur en proie à un questionnement inévitable : à quoi bon résister si Dieu reste silencieux ? Même le paysage et les décors sont filmés par Shinoda avec une froideur qui ne les rend jamais hospitalier ; les moments de sincérité et confession ne peuvent se faire que dans l’ombre au risque de se voir découvert et puni par les autorités. Il faut oser, autant dans le roman que dans le film (le romancier a d’ailleurs participé à l’adaptation de son texte vers le scénario), représenter son pays dans sa peur étouffante de voir ses traditions menacées par le christianisme.

A ce sujet, il est difficile de ne pas faire le lien avec ce que nous connaissons actuellement en France autour de la religion musulmane. Dans la violence qu’imposent les autorités japonaises aux chrétiens, on ne peut que penser aux événements récents en France qui ne témoignent que de la peur d’une majorité face à une communauté résolument opprimé. On conseillerait bien à Darmanin, Blanquer et tous leurs potes de voir Silence mais leur intelligence limitée risquerait de les condamner à se voir comme les martyrs du film, et non les bourreaux…

Silence, un film de Masahiro Shinoda, écrit par Shinoda et Shūsaku Endō. Sortie en 2021 chez Carlotta dans un nouveau master restauré HD inédit.

1 thought on “Silence de Masashiro Shinoda : ApoSTASI

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.