BAC Nord : Honneur de la Police

Bac Nord, Cinématraque

C’est peu dire que l’on n’avait pas accroché au précédent long métrage de Cédric Jimenez chroniqué dans ces pages, La French où seuls s’en sortaient le professionnalisme des acteurs. Puisqu’on n’est pas du genre à nous arrêter à une mauvaise expérience, on a accepté de voir son nouveau film : BAC Nord.

Le réalisateur, natif des quartiers nord de Marseille, a voulu se pencher sur un scandale médiatique qui a éclaté autour des agissements de voyous de la brigade anti-criminalité de sa région d’enfance. Une démarche louable, et puisque BAC Nord suit à un film près La French, on pouvait s’attendre à ce que le cinéaste tisse un lien entre les deux. Après tout, la main mise du crime organisé sur Marseille prend en partie ses racines suite à cette période géopolitique historique qu’on nomme French Connexion. Les premières séquences réduisent nos maigres espoirs à néant. On y voit comme rentrée en matière une équipe de la BAC poursuivre deux jeunes en scooters. Ce genre de scène typique est devenue un marronnier du fait divers. On pourrait croire que cela se finisse mal, car c’est trop souvent le cas dans la réalité, la BAC ayant pour méthode d’interpellation le « tampon ». C’est-à-dire utiliser leurs bolides pour créer un accident et faire chuter les fuyards. Jimenez joue sur ce suspens un peu sale et déjoue nos attentes : les gamins ne seront pas arrêtés violemment ni ne se feront blesser par la police. Au contraire, malgré eux, les fonctionnaires vont les laisser filer. Plus tard la même équipe se retrouve dans un marché populaire et entre deux Kebabs sauce samouraïs, elle va sermonner deux vendeurs à la sauvette trafiquant des tortues d’Hermann, espèce protégée et en voie d’extinction en France. Si dans les deux cas, les méthodes viriles peuvent être contestées, on a quand même de la sympathie pour les gaillards. BAC Nord se veut un divertissement d’action à la Bad Boys, sans doute, sans l’aspect grand guignol de Michael Bay ni le style bon enfant des Ripoux de Claude Zidi. Cédric Jimenez se prend très au sérieux et tous ses efforts se concentrent sur l’attachement des spectateurs aux personnages de flics bourrus, un peu borderline, mais avec un cœur. Il leur oppose des institutions monolithiques infestées par l’arrivisme et les ambitions politiques de leurs hiérarchies, mais pas seulement. Il dépeint Les quartiers nord comme une forteresse contrôlée par des barons de la drogue protégés par des milices aussi lourdement armées que les cartels mexicains, avec une population acquise à la cause des délinquants contre la police. Le problème, c’est qu’il se base sur des faits réels et sur un groupe d’action largement contesté : La Brigade Anti-Criminalité.

BAC Nord, Cinématraque 2

Il n’est pas innocent en 2021 de faire le choix artistique de rendre sympathique la BAC. Ce choix en devient idéologique. On peut suivre des unités d’intervention de forces de l’ordre sans chercher à les placer en victime, il suffit de voir le travail de Stefano Sollima (ACAB) et de José Padhila (Tropa de Elite). Dans le premier, le cinéaste italien situe la violence des condés dans un contexte ou la criminalité mafieuse gangrène l’ensemble de la société. Il n’en demeure pas moins qu’il n’y a aucune ambiguïté sur la responsabilité des agents dans les brutalités filmées. Dans le second, Padhila pointe du doigt l’hypocrisie de la classe moyenne et bourgeoise brésilienne progressiste qui profite tout autant de la drogue circulant dans les favelas que de la cruauté fasciste de la police d’élite brésilienne. Le choix de Cédric Jimenez est tout autre, beaucoup moins complexe. Si on est bien au plus près de la BAC, la situation des quartiers nord est survolée, réduite à l’état de cliché. Si l’agressivité des gangs marseillais n’est pas si exagérée, elle est balancée dans le film avec toute la maladresse d’un scénario mal ficelée. On pense, notamment, à cet instant où la jeune indic introduit une suite d’exactions par une ligne de dialogue lourdement explicative. Le spectaculaire du moment ne peut que faire plaisir à ces gamins qui se rêvent en Tony Montana. Ces séquences impressionnantes de brutalité, perpétrée par les caïds, glorifient ces sévices. Si ces groupes armés usent des réseaux sociaux pour diffuser les tortures qu’ils infligent à leurs ennemis, c’est qu’à l’instar des cartels mexicains la violence est un langage qu’il est nécessaire de diffuser. Mais on ne saura rien des quartiers nord, et lorsque enfin à l’occasion d’une scène fugace Jimenez filme une habitante (forcement voilé), elle crie sur un flic de façon hystérique et surtout incohérente. Il faut dire qu’en voulant faire son travail, le fonctionnaire a été poignardé et qu’il a dû assommer son jeune agresseur : le fils de la femme en colère. En plus d’être boucs émissaires de leur hiérarchie et des jeux politiciens, la BAC Nord selon Jimenez est victime des voyous et de l’incompréhension des résidents. Les syndicats policiers décriés pour leurs positions d’extrême droite sur les réseaux sociaux n’auraient pas fait autrement.

Surtout en essayant de dédouaner l’équipe de la BAC, victime du système, le cinéaste ne revient pas sur l’origine de la Brigade Anti-Criminalité. Si la Police nationale est une création du pouvoir français sous l’occupation pour rafler les juifs et les envoyer dans les camps d’extermination, la BAC prend ses racines dans la police coloniale en Algérie. Les méthodes de cette police raciste ont été ensuite exportées dans les années 70 sur le sol métropolitain dans une ambiance nauséabonde ou les ratonnades avaient la cote, y compris et surtout à Marseille. Le terme de Brigade Anti-Criminalité va s’officialiser en 1991 sous François Mitterrand (Parti Socialiste). Dès le début des années 90, des BAC vont se déployer sur l’ensemble du territoire. Les « bavures » dont elles seront, en partie, comptables vont plonger un grand nombre de cités, et ceci à plusieurs reprises, dans des nuits d’émeutes tout au long des années 90. Mais c’est surtout en supprimant la police de proximité que Nicolas Sarkozy en 2003 va donner plus de pouvoir à la BAC dans les quartiers pauvres. C’est bien une équipe de la BAC qui sera responsable de l’électrocution de deux enfants, Zineb et Bouna, en 2005. Des morts qui ont choqué la France populaire, qui s’est naturellement révoltée contre un racisme institutionnel dont les membres armés se trouvent trop souvent au sein de la BAC. Il serait naïf de penser qu’un fonctionnaire qui cherche à faire un travail républicain et œuvrer à faire diminuer la délinquance décide d’incorporer, au vu de son histoire, la brigade anti-criminalité. On entre dans la BAC pour l’adrénaline et on sait dans quelle ambiance on risque de se baigner. C’est un fait, la BAC est une police politique depuis ses origines jusqu’à son officialisation et son action permet aux politiques d’en tirer bénéfice aux moments des élections. Cependant, ceux qui l’intègrent ne sont pas aussi candides que ce que tente de montrer le cinéaste. Évidemment en bout de course, les bacqueux sont des pions. Ce sont des soldats pris dans la communication politique dont le but est de vendre, aux contribuables, une guerre contre la drogue. Une bataille qui fait plus de victimes que la dope elle-même et dont l’argent qu’elle engrange irrigue autant les milieux illicites que l’économie légale ainsi que les institutions de la république.

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On pourrait dire que le film n’est qu’un divertissement maladroit, que ce n’est pas sa mission de préciser ce qu’est la BAC. Dans ce cas, si l’œuvre est juste un moment d’adrénaline en vidéo, pourquoi terminer son long métrage par des panneaux finaux minimisant les actions de ces shérifs ? Pourquoi mettre en avant le rôle essentiel des syndicats policiers, qui protègent les petits flics contre la puissance d’un État corrompu ? Fasciné par le destin tragique de ses personnages, il refuse de prendre de la distance comme l’ont superbement fait, par exemple, Shawn Ryan et son pôle de scénaristes sur l’excellente série The Shield. Jimenez s’intéresse même pas au milieu qu’il filme, les quartiers nord de Marseille qui ne semblent, devant sa caméra, qu’être une masse de malfrats et de balances. Son regard sur ces quartiers trahit une vision, finalement, bien plus nauséabonde que celle qui est décrite dans son film par les flics eux-mêmes.

BAC Nord de Cédric Jimenez, avec Gilles Lellouche, Karim Leklou, François Civil et Adèle Exarchopoulos. Sortie le 18 aout 2021.

7 thoughts on “BAC Nord : Honneur de la Police

  1. Vous réécrivez l’histoire ! « l’électrocution de deux enfants, Zineb et Bouna, en 2005 », c’est faux !
    Le jugement est clair :(…) La décision rendue le 18 mai 2015 aboutit à leur relaxe définitive (…)
    (…)le tribunal s’en est tenu à la stricte application du droit rappelant qu’aucun des policiers n’a eu « une conscience claire d’un péril grave et imminent »[5],[6]. Ce jugement a été confirmé par un arrêt de la cour d’appel de Rennes rendu le 24 juin 2016. (…)
    Cf : https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Incidents_de_Clichy-sous-Bois
    O

    1. Je suis tout à fait d’accord avec Cinéphile39.
      Je rajouterai même que cette article démontre deux choses : votre méconnaissance générale du monde policier et judiciaire pour la première ; votre approximation générale concernant les faits médiatiques, à la lumière desquels vous prétendez, sur un ton d’autorité, analyser le film pour la seconde.
      « Police raciste », « ratonnades », « bavures » … Sans nier l’existence de telles méthodes, un peu de contenu, de preuves et surtout de nuance seraient les bienvenus face à de telles accusations.
      De plus, invoquer des postulats politiques discutables, pour ensuite décrire ce film comme nauséabonde à l’aune de ces mêmes postulats relève sinon de la malhonnêteté intellectuelle, au moins de la maladresse.
      Enfin, vous pourriez à tout le moins donner du crédit à Jimenez sur son expérience de ces quartiers Nord, en étant lui même originaire.
      Qu’on apprécie ou pas, le film, le scénario, le parti pris de la réalisation, la performance des acteurs, etc… est une chose, utiliser des biais idéologiques pour en faire une critique acerbe et sans nuance en est une autre.

  2. Assez d’accord avec votre article.
    Le film survol son sujet et c’est bien dommage.
    Il est curieux pour ne pas dire triste de voir la façon dont il traite la cité… sans compter qu’en fonction des besoins de son scénario… Ce qui s’apparentait à un endroit où aucun flic ne peut mettre les pieds devient finalement assez simple d’accès quand il est question d’y faire une descente… et enfin aucun voyou n’ouvre le feu à l’extérieur du bâtiment… alors qu’à plus d’un moment il eu été logique (vu ce qui a été mis en place tout du long) que l’un des persos ne prenne une balle… Il est encore plus regrettable que l’un d’entre eux soit blessé dans la « rare » scène qui aurait pu/dû permettre au film de gagner en humanité…

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