Drive my car : L’aphasie de Tchekhov

L’histoire d’amour entre la pièce de Tchekhov Oncle Vania et le cinéma n’est pas nouvelle. Adaptée par Kontchalovsky et Tovstonogov, la pièce a aussi fait l’objet d’un magnifique film à la frontière de la captation théâtrale par Louis Malle.

C’est une toute autre approche qu’a choisie Ryūsuke Hamaguchi pour dialoguer avec le dramaturge russe. Drive my car, long-métrage en compétition à Cannes, suit un metteur en scène réputé, Yūsuke Kafuku, qui dirige dans le cadre d’un festival, cette célèbre pièce qu’il connaît par cœur. Celle-ci sert de fil rouge autour duquel le réalisateur nippon brode son propre récit, celui des deuils impossibles et de notre incapacité à communiquer.

Kafuku profite de ses trajets en voiture pour répéter les dialogues de la pièce en utilisant la cassette audio enregistrée par sa femme. La chauffeuse que lui impose le festival perturbe d’abord ses habitudes. Puis, progressivement, va s’installer un dialogue entre ces deux âmes blessées. En effet, Drive my car est avant tout un film sur le langage et l’impossibilité de communiquer réellement avec les personnes qui nous entourent, surtout si on les aime. La pièce que met en scène Kafuku utilise ainsi des acteurs de nationalité différente qui ne parlent pas la même langue. Les premières répétitions doivent se faire en présence d’un interprète, comme si le metteur en scène voulait faire d’Oncle Vania une nouvelle tour de Babel. Cette idée, déjà magnifique en soi, est sublimée par la présence d’une actrice muette jouant en langue des signes coréenne. Personnage incapable de parler dans un film où la parole est centrale, c’est pourtant elle qui semble le plus à l’aise pour exprimer ses émotions. La troupe doit apprendre à s’apprivoiser autour d’une même pièce mais de multiples textes. Et cette complexité de la communication au cœur du dispositif théâtral n’est qu’un miroir des relations de tous les personnages du film.

En effet, même si le film parle beaucoup, il souligne avant tout les barrières qui se construisent naturellement autour des êtres. Kafuku essaye au fil de son parcours de comprendre sa femme et leur relation. Rongé par le remords de n’avoir pas dit ce qu’il fallait au bon moment, d’avoir laissé le silence s’engouffrer entre eux pour les séparer définitivement, il traverse le film comme écrasé par les fantômes de son passé. Sa chauffeuse, aussi serviable que mutique, cache également ses propres spectres qui l’accompagnent partout. Ensemble, au fil des trajets d’une vieille voiture rouge, ils vont tenter de retrouver la parole nécessaire pour exprimer leurs douleurs.

Et Tchekhov dans tout ça ? Les dialogues de la pièce sont constamment cités que ce soit à travers les répétitions ou la fameuse cassette audio qui accompagne les trajets en voiture. Chaque mot semble hanter les personnages et trouver écho à leurs propres tourments. Le désir d’Astrov, la colère de Vania, la résignation de Sonia se confondent avec les sentiments des personnages de Hamaguchi.

Cette symbiose aussi originale qu’audacieuse trouve son aboutissement vers la fin du film. Hamaguchi s’appuie sur l’un des plus beaux monologues de fin de l’histoire du théâtre, celui de de Sonia qui conclut Oncle Vania, et par sa mise en scène et la pureté de son récit, le transforme en un moment de cinéma unique. On sort de la salle avec la conviction d’avoir vu l’œuvre la plus maîtrisée d’un réalisateur qui confirme qu’il est l’un des grands réalisateurs de la nouvelle génération japonaise. Un prétendant certain à la Palme d’or.

Drive my car de Ryusuke Hamaguchi avec Hidetoshi Nishijima, Toko Miura, Masaki Okada et Reika Kirishima, sortie en salles le 18 août

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