The Perfect Candidate : soigner les esprits se fait petit à petit

Entre quelques petites pirouettes pour Netflix (un film, Une femme de tête et des épisodes de la série dystopique pour ados The Society), la réalisatrice et scénariste saoudienne Haifaa Al Mansour revient à son pays d’origine avec son dernier film The Perfect Candidate. Ceux qui la suivent l’auront sûrement connue avec son premier long métrage de fiction, Wadjda, primé à travers le monde, d’autres pour son biopic sur l’écrivaine Mary Shelley avec Elle Fanning dans le rôle titre, avec légèrement moins de succès…

À l’occasion de ce retour au bercail, Al Mansour, première femme reconnue dans l’industrie cinématographique de son pays (!), s’attaque justement à… la place des femmes en Arabie Saoudite. Maryam, chirurgienne dans la clinique d’une petite ville, pourrait prétendre à un poste à la capitale, Riyad. Mais lorsqu’elle se présente seule pour l’embarquement, à l’aéroport, on lui refuse le droit de prendre l’avion : célibataire, c’est à son père de signer une autorisation pour son départ… mais celui-ci est en tournée avec son groupe de musique.

Pour faire face à ce retournement de situation inattendu, Maryam n’a d’autre choix, afin de se faire entendre par l’administration, que de se présenter aux élections municipales de sa ville… Mais comment se faire entendre lorsque l’on n’a déjà pas le droit de prendre l’avion seule ?

« Mais puisque je te dis que monsieur ne veut pas que je lui fasse un test PCR du COVID parce que je suis une femme ! »

Pour la réalisatrice, les choses ont changé depuis le tournage de Wadjda, où elle se retrouvait contrainte de superviser le tournage de certaines scènes depuis l’intérieur d’une camionnette, afin de de ne pas se mêler aux hommes présents sur le plateau de tournage. Cette fois-ci : pas question de rester dans un coin. Pour Haifaa Al Mansour, The Perfect Candidate est l’occasion de mettre en lumière une jeune femme saoudienne qui décide de prendre sa vie en main et d’acquérir sa liberté. Difficile, donc, de ne pas voir en Maryam, incarnée par Mila Alzahrani, le miroir de sa cinéaste, qui tournait quasiment ses premiers films dans l’illégalité.

Dénuée de tout artifice de mise en scène, la caméra d’Al Mansour donne davantage l’impression d’être embarqué pour un documentaire, genre qu’elle a déjà brassé à travers son premier moyen métrage, Women Without Shadows en 2006, qui questionnait déjà (attention, accrochez-vous, la surprise va être de taille)… le rôle de la femme en Arabie Saoudite ! Au plus près de ses personnages, bien souvent statiques, les plans n’ont pas pour autant la prétention de dépasser le fond.

Maryam est une femme qui adhère aux traditions : elle porte le voile, respecte les conventions, mais se rend compte que si elle veut évoluer dans son travail, il va bien lui falloir rompre avec tout cela et oser s’émanciper. On peut déjà voir cette volonté d’évolution à travers son choix de carrière : beaucoup de femmes saoudiennes trouvent la profession de médecin inappropriée puisqu’elle suppose un contact rapproché avec bon nombre d’hommes. Tout comme on pourra voir aussi, au détour d’un couloir dans la clinique de Maryam, un vieil homme réticent à ce que Maryam le soigne, en dépit de ses compétences.

Un extrait du moyen métrage en question.

Maryam doit se porter candidate aux élections municipales pour aborder le problème de son embarquement avec un responsable : ce qui était clairement, au départ, un prétexte pour résoudre au plus vite son problème et embarquer pour la capitale devient finalement un jeu. Pourquoi ne pas prendre cette opportunité au sérieux, après tout ? Pourquoi ne pas chercher à marquer les esprits ? À travers cette quête, Haifaa Al Mansour met en lumière une certaine solidarité féminine : Maryam sera aidée par l’une de ses amies, Selma, incarnée par Dhay, qui se chargera d’améliorer son image et de la mettre en avant sur les réseaux sociaux. Spoiler alert : la fameuse Dhay est elle-même, dans la vraie vie, une influenceuse de poids en Arabie Saoudite ! Solidarité certaine, on l’a dit, puisqu’il est très difficile pour Maryam de se faire entendre, autant par les hommes que par les femmes. La réalisatrice mettra en scène son personnage à travers des « meetings » improvisés, dans une salle où les femmes se rassemblent, entre deux défilés, ou en vidéo auprès d’un public d’hommes, à l’écart, Maryam n’ayant pas le droit de se trouver physiquement dans le même espace qu’eux. Dans les deux cas, l’indifférence, les regards errants, parfois même les moqueries.

Au milieu de tout cela, il y a aussi la relation entre Maryam et son père, délicate puisque lui se trouve sur la route, en tournée avec son groupe. Compliqué pour lui de comprendre ce qui se passe du côté de sa fille, qui elle-même n’approuve pas forcément son choix de vie : sa mère était chanteuse, son père aussi, mais cette profession était aussi un tabou dans la société saoudienne. En plus de la tentative d’émancipation de Maryam, il y a aussi, malgré tout, celle du père, puisque les concerts publics étaient encore interdits il y a peu dans le pays.

Si l’on a l’impression que Maryam fait encore face à un mur, il y a pourtant dans le film quelques lueurs d’espoirs, quelques éclairs de liberté qui envoient valser les conventions, des remises en question, avec pourtant l’idée que ce changement se fera, lentement peut-être, mais qu’il se fera…

The Perfect Candidate, de Haifaa Al Mansour, avec Mila Alzahrani, Dae Al Hilali, Khalid Abdulrhim. Sortie française le 12 août 2020.

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