Pourquoi Akira à l’été 2020 ?

C’était un peu une des surprises de l’été, le truc que personne n’attendait : Akira ressort au cinéma. Le fameux film d’animation japonaise dont les plus jeunes – dont je fais partie – ne connaissent souvent que l’aura qui l’accompagne depuis sa sortie dans les salles françaises le 8 mai 1991. Soit trois ans après sa sortie au Japon… Nous sommes maintenant trente ans plus tard, et Eurozoom et Dybex sortent le film remasterisé dans toute la France ou presque. Une bonne occasion de rappeler à la FNCF que oui, il y a des films au cinéma en ce moment. Madre, Eva en août, Ip Man 4, Mignonnes et maintenant, Akira.

Une ressortie 4K comme il y en a souvent mais qui pourtant a des airs d’événement spécial… Il faut dire qu’en trois décennies, le long métrage d’animation a eu le temps d’acquérir un statut tout particulier. Il suffit de dire le mot Akira pour évoquer des images très fortes de cyberpunk, moto rouge, explosions nucléaires, ville fantôme… Alors qu’à la base, rappelons-le tout de même, Akira c’est juste un prénom. Le truc serait sorti en France ça aurait pu s’appeler Jean-Edouard.

Un peu d’Histoire…

En 1988, quand le film est sorti au Japon, il y avait une forme d’évidence. Le mangaka Katsuhiro Ōtomo jouissait dans son pays du succès énorme de son œuvre Akira, tant et si bien qu’on lui a alloué le plus gros budget de l’époque pour le faire passer du dessin à l’animé (plus d’un milliard de yens, je vous laisse le convertir en francs vous même). Sur le moment et dans le pays il s’inscrivait dans une mouvance très adulte de l’animation, où les œuvres les plus noires commençaient à émerger et surtout à plaire. Pourtant le film ne fut pas un énorme succès au cinéma et fit son pain sur les ventes de VHS. Ainsi Akira se retrouvait plus proche des « direct-to-video » japonais (OAV, pour original animation video) qui faisaient fureur dans les années quatre-vingt et quatre-vingt dix du fait de leurs thématiques plus matures.

En France en revanche, la sortie en 1991 au cinéma a été un sacré carton et a contribué à rendre le film culte malgré un doublage douteux ; mais il n’a heureusement pas subi ce que le Nausicaa de Miyazaki aura souffert quelques années avant lors de sa sortie internationale, à savoir un remontage infect qui pense adapter le film à un public occidental. Le succès en France est aussi assez évident : malgré le manque de considération pour la culture japonaise otaku (on dirait weeb aujourd’hui) à l’époque, l’ambiance très sombre correspond tout à fait à ce que le cinéma de genre fera de mieux dans la décennie, en réponse à des années quatre vingt trop souvent guimauves.

« Ce sont bien des bocaux de mon pipi oui, et alors ?? »

Et aujourd’hui ?

Ressortir le film aujourd’hui et en faire un événement d’une telle ampleur nous force à nous demander la pertinence de l’œuvre face au « monde d’après » dans lequel nous vivons actuellement. Et très vite, on retrouve des évidences.

Akira nous présente un monde post-catastrophe, un Neo-Tokyo qui s’est construit sur les ruines d’un passé violent pour un présent qui l’est encore plus. La ville est déchirée entre un pouvoir violent et des manifestations de la jeunesse, tandis que les héros sont une bande de loubards lycéens qui préfèrent foncer sur leurs motos à toute berzingue plutôt que de faire face à l’horreur qu’est devenu le monde. Et ça se passe en 2019, dans la diégèse. Niveau identification, on est donc franchement à l’aise. Histoire de bien rigoler, on pourra même s’esclaffer en redécouvrant que le climax du film a lieu dans un stade olympique désert à Tokyo… Les scénaristes de l’univers sont décidément super marrants.

Mais s’arrêter aux points communs avec l’actualité et nos vies serait à la fois illusoire et grossier ; ce qui donne tout son sens à une ressortie d’Akira à l’été 2020, c’est que c’est un blockbuster.

Vous vous souvenez de ce truc ? Ce sont les gros films pétés de thunes qui, avant le Covid-19, sortaient sur nos grands écrans lors des grandes vacances, et qui promettaient spectacle, divertissement et émerveillement. On aura fait, Nolan oblige, énormément de bruit autour de Tenet et de sa capacité potentielle à ramener enfin le public dans les salles obscures, mais en attendant sa venue providentielle, force est de constater qu’Akira arrive à point nommé pour rappeler à tout le monde ce que c’est que du GRAND cinéma.

La facture d’électricité doit bien faire la gueule quand même.

Parce que le blockbuster, au risque de paraître vieux con, se perd aujourd’hui. Alors qu’on attendait – plutôt pas – les Mulan et Fast and Furious et Black Widow qui devaient sortir cette année, on se rend assez bien compte de l’écart considérable qui existe entre les propositions demi-molles des gros studios américains aujourd’hui (avec quelques contre-exemples ici et là), et une oeuvre totale comme Akira.

Le film n’est pas devenu culte pour rien, il n’a pas influencé tout un pan de la culture cyberpunk et SF pour rien, c’est un monstre. Parce qu’il réunit tout ce que l’on attendait d’un blockbuster à l’époque où les rois du monde s’appelaient encore Spielberg, Cameron, Bigelow : un univers, des personnages, une esthétique, une émotion, une philosophie.

Akira présente un univers étranger qui est immédiatement compréhensible, tout en étant esthétiquement exceptionnel grâce à une animation de fou furieux, un découpage du feu de dieu dans toutes ses scènes d’action et une mise en scène qui pense le dessin en relief et non sur un seul plan. Les personnages sont attachants car tous stylés mais bourrés de défauts ; du beau gosse immature Kaneda au très triste vilain malgré lui Tetsuo, nous sommes loin d’archétypes attendus et gommés de toute aspérité pour rassurer le spectateur. C’est qu’à travers leurs épreuves ô combien douloureuses, et derrière l’action qui pue la classe, Akira reste une expérience spirituelle, qui nous demande de dépasser les personnages lorsqu’eux mêmes sont confrontés à la fatalité de leurs propres existences.

Parce qu’il raconte des souffrances très profondes et l’avènement d’un monde et parce qu’il arrive encore à choquer aujourd’hui par sa violence, son intelligence, sa douceur, Akira est ce qui pouvait arriver de mieux à un public de salle de cinéma en 2020. Il peut lui rappeler les exigences qu’il est en droit d’avoir face au grand spectacle.

Akira, un film de Katsuhiro Ōtomo et co-écrit par Izō Hashimoto avec une direction artistique de Toshiharu Mizutani. Ressorties en salles 4K (mais pas toujours, voyez avec vos salles ce sont elles qui décident…) le 19 août 2020.

3 thoughts on “Pourquoi Akira à l’été 2020 ?

  1. Bon article, mais un peu biaisé par ta jeunesse. Akira ne fut pas un succès a sa sortie au cinéma…. 200 000 entrées.

    Il a été un succès dans notre ‘monde pirate’ adolescent où il fallait organiser un vrai réseau IRL pour obtenir un film sous le manteau.

    1. Ce n’ est pas non plus cyber punk, le genre est apparu apres. À l époque l informatique était très limitée, les portables ça n existait pas. Disons plutôt un pionnier qui va lancer le mouvement cyber punk, tout comme blade runner.

      Il reste l oeuvre animée phare des années 80.

      Merci pour ton temps et l’écriture:-)

      1. Bonsoir et merci pour tes commentaires ! Je vais me défendre un peu sur les points que tu soulèves.

        1. Tu as raison, un succès c’est relatif. Pour cet article je m’étais appuyé sur de nombreuses sources concernant les entrées, qui ont pu exagérer sa réussite en salles puisqu’il est sorti sur deux écrans seulement. La page Wikipedia m’avait d’ailleurs induit en erreur sur le distributeur comme je l’ai appris dans cet excellent papier : https://www.google.com/amp/s/cinedweller.com/movie/akira-la-critique-du-manga/amp/

        Toujours est-il que, par un circuit traditionnel ou sous le manteau, Akira a joui d’une popularité à mon sens non néeable même si le choc a été plus dilaté dans le temps qu’immédiat.

        2. Je ne suis pas le seul à retracer l’origine du steampunk à Otomo. En vérité si le terme n’apparaît qu’à la fin des années 80 aux États-Unis, de nombreux travaux replacent certaines œuvres du tournant du siècle dans ce courant déjà. Quant au courant japonais, qui associe l’humain et la machine dans les mégapoles, on y sent déjà les prémices dans l’œuvre de Tezuka. Lorsque Otomo commence Akira en 1982 il a aussi conscience de son inspiration française (Jean Giraud), et on peut déjà y voir ce qui inspirera aussi de l’autre côté du globe le Blade Runner de Ridley Scott. Pour moi c’est donc déjà du cyberpunk!

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