A couteaux tirés : Rian Johnson ne Poirote pas

Tout commence lorsque le célèbre écrivain de romans criminels Harlan Thrombey est retrouvé mort dans son manoir, suite à la fête de son 85ème anniversaire. Tout semble indiquer un suicide… Ce qui n’explique pas pourquoi le détective privé Benoit Blanc a été chargé d’enquêter suite à une lettre d’un inconnu. Serait-ce un meurtre ? Et si oui, qui pourrait-être le coupable ? L’un de ses enfants, qui ont tous leurs raisons pour le vouloir mort, ou bien Marta Cabrera, l’infirmière à domicile qui s’occupe de lui et dont la mère n’a pas de papiers pour rester dans le pays légalement ? Le mystère est entier…

Une partie du public cinéphile a découvert Rian Johnson avec son film de science-fiction Looper, qui utilise les mécaniques du voyage dans le temps pour faire un film noir à la On Dangerous Grounds, de Nicholas Ray. Une autre l’a peut-être découvert tardivement, lorsqu’il s’est emparé du mythos de Star Wars avec The Last Jedi. Sans doute parmi vous y a-t-il quelques personnes qui l’ont découvert avec son Brick, encore un film noir mais cette fois avec des lycéens, film à micro-budget fascinant qui a lancé sa carrière. Enfin, certains et certaines ont certainement appris à apprécier son travail en tant que réalisateur sur Breaking Bad, puisqu’il a dirigé trois des épisodes les plus appréciés de la série : « The Fly », « Fifty-One » et bien sûr l’exceptionnel « Ozymandias », l’antépénultième épisode.

Si l’on cherche une constante dans les réalisations et les scénarios de Rian Johnson, on observe rapidement une obsession cinéphile* des codes, des références, et des symboles. En effet tous ses films s’emparent des attentes d’un certain genre, pour les mêler avec un autre ; c’est en partie ce qui a fait rager les « fans » de Star Wars lorsque Johnson a proposé sa rupture avec le passé dans The Last Jedi. Visuellement, le film ne raconte que des ruptures : des portes qui se referment, des vaisseaux coupés en deux, un sabre laser brisé, un arbre qui brûle. C’est dans l’image que Rian Johnson raconte ses thématiques, c’est dans le cadre qu’il organise les émotions de ses personnages à travers tout un tas de symboles.

Par exemple ici, le symbole caché dans l’image c’est qu’on a tous envie de finir au lit avec Chris Evans.

Dès lors, frais du succès énorme de son film de Star Wars, il n’est absolument pas surprenant de le voir se frotter au genre du whodunit (qui a fait le crime ?) à la Agatha Christie, puisque ce genre de narration qui offre toutes les clés de lecture au spectateur en appelle à l’utilisation des symboles. Autrement dit, A couteaux tirés est une occasion pour Rian Johnson de s’emparer de tous les symboles qu’il cache dans ses films pour raconter les émotions des personnages et les thèmes de son histoire, et en faire des symboles d’investigation. On cherche dans le cadre et dans les mots le moindre petit élément qui nous permettra de résoudre l’enquête aux côtés du détective campé par un Daniel Craig succulent. Qui s’appelle Benoit Blanc, un nom français faisant directement référence à Hercule Poirot, bien évidemment.

Succulent, voilà bien un mot qui correspond bien à ce film. Car malgré une quantité surprenante de dégueulis dans son déroulement (le personnage principal, interprété par Ana de Armas, est incapable de mentir sans vomir), tout dans A couteaux tirés fait l’effet d’une sortie gustative dans un grand restaurant étoilé. Le casting tout d’abord, qui rassemble le James Bond susmentionné et Ana de Armas, en ajoutant dans le plat Chris Evans, Jamie Lee Curtis, Michael Shannon, Lakeith Stanfield, Toni Collette, Katherine Langford et Christopher Plummer… Notre cœur ne sait plus où donner de la tête.

Avengers Infinity War is the blablabla crossover blablabla

Et tandis que l’on prend du plaisir, il paraît évident que Rian Johnson en a pris plus que quiconque sur le tournage et au montage du film. On le sent jouer, et surjouer même avec tous les jouets que peuvent lui offrir le whodunit ; le jubilatoire est communicatif. Comme à son habitude, il débute en s’emparant des codes attendus d’une affaire criminelle pour ensuite transformer l’histoire et jouer avec ce que le spectateur sait, et ce qu’il désire savoir. C’est-à-dire qu’il n’oublie jamais sa propre identité d’auteur face aux spectres des Sherlock Holmes, Hercule Poirot et Miss Marple qui peuvent planer au dessus de son oeuvre ; ainsi A couteaux tirés se charge également d’une réalité sociale contemporaine en ancrant le film dans les Etats-Unis d’aujourd’hui. La richissime famille de privilégiés qui profitent de la fortune de papa fait forcément penser à celle de Trump, ainsi qu’à celle de la série Succession. Sans parler des questions d’immigration, et de néo-nazis qui viennent ponctuer la véhémence des disputes familiales autour de la mort du patriarche.

Mais au delà de cet ancrage qui reste tout de même artificiel, Rian Johnson semble vouloir raconter exactement la même chose que ce que son Star Wars voulait nous dire. Tout d’abord, les traditions ne sont pas toujours bonnes à respecter, et souvent même des excuses pour les pires perversions. Mais surtout, une croyance certaine et inébranlable en la bonté de l’être humain comme clé de la survie d’une société en plein émoi. Là où les privilégiés sortent les couteaux pour se battre et obtenir la plus grosse part du gâteau pour soi, les héros du film sont plutôt du genre à avoir de la compassion pour la personne qui aura préparé ce gâteau.

A couteaux tirés, écrit réalisé et produit par Rian Johnson. Avec Daniel Craig, Ana de Armas, Jamie Lee Curtis, Michael Shannon, Toni Collette, Lakeith Stanfield, j’en passe et des meilleures. Sortie le 27 novembre 2019 au cinéma.

*d’ailleurs la compagne de Johnson, Karina Longworth, est la créatrice du meilleur podcast pour les cinéphiles fans de l’âge d’or de Hollywood, You Must Remember This. La recommandation est chaud bouillante.

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