Forum des Images : la France et son cinéma années 80

Quand on pense cinéma eighties, on le dit justement en anglais. Parce qu’on imagine tout de suite Amblin Entertainment, E.T sur un vélo, les Goonies dans leur grotte, les chasseurs de fantômes dans New York… Bref, on pense USA. Histoire de nous ouvrir un peu l’esprit, le Forum des Images propose du 16 janvier au 28 février de se pencher sur les années 80 à la française. La décennie Mitterrand quoi, la décennie de la transformation des chaînes de télévision française… Une période que pour beaucoup ici, nous ne connaissons précisément qu’à travers les images.

Au vu de l’âge de la majorité de la rédaction de Cinématraque, il nous est impensable d’imaginer les années 80 comme autre chose que la jeunesse de nos parents. C’est donc une forme de nostalgie particulièrement personnelle, et profonde, qui nous lie aux années 80 : en explorant ce cinéma, c’est comme si l’on explorait les œuvres qui ont changé la vie de nos pères et de nos mères. Une période de cinéma qui a repensé l’image, le cadre et la musique ; cela coïncide évidemment avec l’avènement du clip vidéo, le sommet de la pop culture. Le cinéma des formalistes brille de mille feux sous l’impulsion des Jeunet, Beinex, Carax, celui des anciens de la Nouvelle Vague (Rohmer, Pialat) se réinvente, et le cinéma de genre sonde la psychologie avant les déconstructions gores des années 90. Bref, le cinéma français est beau.

Dans son cycle, le Forum des Images propose six cours de cinéma, une rencontre avec Jean-Marc Barr, et tout un tas de très beau film que nous vous invitons à découvrir. Voici quelques mots sur quelques un d’entre eux, rédigés par la rédaction. N’hésitez pas à faire un tour au Forum ! Nous vous y croiserons peut-être.

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Une Chambre en ville de Jacques Demy (Gaël Martin)

1982 : Mitterrand, associé aux Communistes, est nouvellement élu à la présidence de la république française. L’homme, dont on connaissait les amitiés rebelles avec Jim Morisson du temps de Peau d’âne et les liens ainsi que ceux de sa compagne qu’il entretenait avec les Blacks Panthers, sort son nouveau film : Une Chambre en Ville. Demy y filme Nantes la révolté, n’abandonne pas la comédie musicale, mais l’inscrit dans une réalité sociale crue d’un monde ouvrier en lutte. Il rend ainsi hommage à une tradition aussi vieille que la Révolution française, celle de l’émeute enchantée. Aussi sombre que mélancolique, Demy semble dire que bien que la gauche soit enfin au pouvoir, il faudra toujours descendre dans la rue pour défendre ses droits et y chanter. Aujourd’hui, on peut imaginer qu’il aurait été inspiré de voir sur les ronds-points et les rues des villes françaises ce balai des gilets jaunes qui valsent sur La Foule d’Eddie Piaf ou qui affrontent les forces de l’ordre sur les Champs-Élysées au son d’une ballade Joe Dassin. Jacques Demy reste encore aujourd’hui un cinéaste révolutionnaire.

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Viens chez moi, j’habite chez une copine de Patrice Leconte (Julien Lada)

Gaël Martin depuis décembre.

Le 10 février, le Forum des Images passera Viens chez moi, j’habite chez une copine de Patrice Leconte. Vous l’avez probablement tous vu quand vous aviez 8, 15, 27 ou 58 ans au détour d’un après-midi de vacances sur le service public. Vous l’avez sans doute rangé dans une case de votre mémoire sous l’étiquette « Comédie populaire qui a dû un peu vieillir et qu’on nous a trop servi ». Et pourtant, revoir encore aujourd’hui ce film reste une petite expérience euphorisante. Un peu prisonnier de son étiquette de « film du Splendid juste après les Bronzés« , Viens chez moi, j’habite chez une copine ne ressemble en rien aux farces saisonnières de Popeye, Jean-Claude Dusse de Paris et des huîtres en plastique qui font pouet pouet.

Certes, Michel Blanc joue un Dom Juan d’opérette. Certes, ça joue encore au Scrabble comme parade amoureuse pour célibataires en rut (un aspect du jeu de plateau que notre cher JB n’a jamais développé quand il nous fait partager son amour des Mots compte Triple). Mais Viens chez moi, j’habite chez une copine, c’est surtout un redoutable modèle de tempo comique. Le film dure 80 minutes à tout casser et donne l’impression d’en durer 30. Les mots et les idées y fusent à un tempo de mitraillette en surchauffe. L’alchimie entre Bernard Giraudeau et Michel Blanc est phénoménale à voir. Si j’étais blasphématoire, je dirais que ça pourrait causer avec le Bertrand Blier grande époque. J’irai pas jusque là mais vous avez compris le topo.

Plus encore, Viens chez moi, j’habite chez une copine est un film encore remarquablement moderne sur la galère en milieu urbain. Son idée d’importer un personnage de comédie italienne dans la France du début des McDo fonctionne toujours. Guy est une horrible tête à claques, un branleur impénitent qui ne s’excuse jamais de jouer les incrustes et de vivre aux crochets de tout le monde (sur les bords et au milieu). Michel Blanc le fait vivre avec une gouaille fabuleuse, débitant comme une scie sauteuse des dialogues qu’il a co-écrit avec Leconte. C’est un petit film, mais un petit film où tout s’emboîte à la perfection dans l’esprit gouailleur du café-théâtre. Sa reconnaissance est venue tardivement avec son virage « auteur du milieu », mais elle est finalement venue. Et bien qu’aujourd’hui je sois infoutu de véritablement comment la cinéphilie française perçoit Patrice Leconte, j’ose penser qu’elle ne l’estime peut-être pas encore à sa juste valeur.

Frankenstein 90, de Alain Jessua (Captain Jim)

Voilà le genre de film sur lequel on tombe en allumant la télé à trois heures du matin, en rentrant de soirée quatre bières de trop dans l’estomac. Sortie en 1984, cette comédie qui se joue du roman de Mary Shelley (et de toutes ses adaptations cinématographiques qui la précèdent) met en scène Jean Rochefort en descendant du Dr Frankenstein. Afin d’honorer la grande tradition des Frankenstein, il se met en tête de créer une créature : cette dernière s’appellera Frank et est jouée par Eddy Mitchell, encore aujourd’hui reconnu pour sa culture cinéma. Le résultat est un film totalement loufoque qui a totalement décontenancé la critique, notamment les américains qui voient en Frankenstein 90 un gigantesque nanar. Pourtant en le regardant aujourd’hui, dans son refus total de l’esthétique romanesque, son attaque des codes machistes qui forment les hommes (la créature devient ce que l’homme lui enseigne, c’est-à-dire un prédateur), son décalage assumé, on ne peut qu’y voir un héritier évident du Rocky Horror Picture Show, et une inspiration évidente pour les filmographies de Mandico et Gonzalez.

Delicatessen, de Marc Caro et Jean-Pierre Jeunet (Captain Jim)

Nous sommes en 1991 lorsque ce film sort, mais le Forum a bien raison de se permettre cette entorse, tant ce long-métrage s’inscrit parfaitement dans la transition 80/90s. On est en plein dans le cinéma esthétisant, dans une sublimation du laid et de la crasse ( Darius Khondji, le génial chef opérateur, était d’ailleurs récemment au Forum des Images pour parler de sa belle carrière) dans l’image et dans les personnages. Ce qui fait le succès de Delicatessen, et qui en fait également la pérennité, c’est qu’il s’inscrit dans une tradition de la culture française en brassant tous les arts. Par sa pluralité de personnages hauts en couleurs, on se croirait chez Balzac. Par son amour de tout ce que l’humain possède d’immonde, on retrouve Baudelaire. Dans ses gueules et fortes têtes, on retrouve la France du théâtre épico-romanesque. Mais ce qui fait la force de Delicatessen encore aujourd’hui, c’est très certainement la bienveillance qu’ont les réalisateurs pour leurs personnages. Présenter autant de douceur dans un univers aussi impitoyable, cela ne peut qu’être touchant ; la scène où le héros Louison sautille sur le lit avec son amour poursuivie Julie Clapet reste encore avec nous aujourd’hui.

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Boy Meets Girl, Mauvais Sang, Les Amants du Pont-Neuf, de Leos Carax (David Ezan)

Difficile de parler de la décennie de la flamboyance disco et du renouveau audiovisuel sans évoquer les noms des auteurs émergents qui lui ont conféré ses lettres de noblesse. Et puisqu’on parle de la France, ne nous privons pas de rappeler que son cinéma a vu naître l’une de ses légendes en la personne de Leos Carax – et pour cause, comme d’autres légendes avant lui, sa signature est en fait un nom de scène (subtil anagramme d’Alex et d’Oscar). Entre 1984 et 1986 sortiront coup sur coup ses deux premiers longs-métrages, Boy Meets Girl puis Mauvais Sang : deux objets d’une inventivité formelle inédite, à la fois héritiers de la Nouvelle Vague (en particulier du cinéma de Jean-Luc Godard, qui a toujours cherché à singulariser langage et montage) et du réalisme poétique français, dont les stigmates embrasent absolument tout le cinéma de Carax.

Si les années 80 sont celles de l’extravagance kitsch, alors Boy Meets Girl et Mauvais Sang pourraient en être les jumeaux maléfiques : ceux du désespoir d’une jeunesse ô combien incomprise, frivole en apparence mais souffrant d’un terrible manque d’amour, faisant face à une maladie mortelle (le SIDA, magnifiquement illustré par Mauvais Sang), condamnée à errer sans but. Ces deux films sont justement ceux d’une errance où l’on voit Denis Lavant (fabuleux comédien révélé par Carax), affublé du même prénom que celui du cinéaste, déambuler dans des décors urbains grisâtres à la recherche de l’amour véritable (Mireille Perrier pour Boy Meets Girl, Juliette Binoche pour Mauvais Sang).

Les vestiges du grand cinéma.

Dans ces films hantés par une poésie littéraire inégalable, Leos Carax supprime toute notion d’académisme pour n’y laisser que ses obsessions de jeune cinéaste rêveur : tout est romanesque, grandiloquent, bizarroïde. En assumant pleinement l’artificialité de son cinéma, Carax ne se prive de rien (pas même à construire de gigantesques décors en studio) et tente de renouer avec le réalisme poétique des années 30 dans un maniérisme sous l’influence, entre autres, du vidéoclip : on y croise l’ombre de David Bowie par deux fois, et lors de séquences fondamentales qui s’insèrent totalement dans la narration (d’abord When I Live My Dream pour Boy Meets Girl, puis Modern Love pour Mauvais Sang, dans ce qui restera sans doute l’un des interludes musicaux les plus saisissants de l’histoire du cinéma). Son succès critique le mènera à finaliser en 1991 son troisième long-métrage, Les Amants du Pont-Neuf, à la fois illustre catastrophe de production (trois ans d’un tournage arrêté trois fois, et dont le budget initial aurait été dépassé de cinq fois) et grand œuvre à l’ambition démesurée qui finira par avaler tout sur son passage, condamnant le cinéaste à une réputation sulfureuse. Malgré tout, le résultat du film est un monstre poétique à l’outrance rarement égalée dans le cinéma français, enterrant définitivement la décennie passée.

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