Shéhérazade : La Princesse et le voleur

Parmi les deux films français présentés en séance spéciale à la Semaine de la Critique cette année, le premier long-métrage d’un ancien de la FEMIS, Jean-Bernard Marlin, commence à faire parler de lui. Shéhérazade (étymologiquement « enfant de la ville ») prend place dans les quartiers populaires d’un Marseille chaud et coloré qui renferme pourtant de sombres réalités, entre prostitution, trafics et délinquance. Sans faire dans le misérabilisme, le cinéaste embrasse la jeunesse contemporaine et en particulier la trajectoire de deux adolescents en marge, comme des alter egos de Roméo et Juliette perdus entre les murs de la cité phocéenne.

Deux trajectoires sous forme de chemins de croix

Ça commence par des images d’archives retraçant l’histoire si singulière de cette ville cosmopolite, ayant acquis au fil des années une aura controversée. On y voit des immigrés algériens à l’époque de la guerre, des enfants des rues sans repères puis la construction de ces grandes barres d’immeubles qui ont tant fait parler sur le plan politique ces dernières années. C’est enfin le visage de Zachary qu’on aperçoit, jeune des banlieues sortant à peine d’une prison pour mineurs. Il a le visage fin, crinière de lion sur la tête. Sa mère ne veut plus de lui, alors il erre. Et si les garçons des rues commettent des délits pour finir derrière les barreaux, les filles des rues, elles,  se prostituent pour survivre. Shéhérazade est l’une d’elles, qui donne d’ailleurs son nom au film. La démarche de Jean-Bernard Marlin est simple : tenter de raconter la détresse d’un milieu, d’en expliquer les causes et les conséquences à travers ces deux trajectoires sous forme de chemins de croix. Ces dernières années, on a vu fleurir plusieurs films se saisir du sujet avec plus ou moins de réussite (le bancal La Tête haute en 2015, notamment) et ce Shéhérazade, aussi imparfait soit-il, a le mérite de dépasser le banal portrait dépressif.

Avec un vrai sens du cadrage, Jean-Bernard Marlin filme les lumières de Marseille comme des lueurs étranges qui nous happent, entraînés dans la précarité des squats insalubres et des halls d’immeubles. Interprétés par des comédiens non-professionnels, les personnages ne trichent jamais et ont quelque chose de profondément sincère dans le regard. Zachary et Shéhérazade n’ont pas le droit de s’aimer parce qu’elle est une « pute », et pourtant ces deux âmes solitaires vont s’aimer envers et contre tout, à demi-mot. Le réel intérêt de Shéhérazade réside dans cette histoire d’amour improbable et étonnamment crédible où les rapports de domination s’inversent en permanence, reposant en grande partie sur la très juste interprétation des comédiens (Dylan Robert et Kenza Fortas) qui s’abandonnent totalement au film. Avec ce seul cadre, le cinéaste parvient à livrer une réflexion intéressante sur une nouvelle jeunesse, perdue très tôt entre sexe et violence. Le film pèche cependant dans une dernière partie virant au thriller urbain sous tension, entre autres règlements de compte sur fond de procès en justice. Ce soudain alourdissement narratif cause malheureusement du tort à la subtilité trouble d’une première partie qui aurait dû en rester là.

Les enjeux sont plutôt à chercher dans les gestes muets

Reste que Shéhérazade, en sondant avec tact les désirs enfouis de son héros difficile, est un projet qui mérite d’être défendu. Au-delà du langage argotique crié par ces gosses de banlieue, les enjeux du film sont plutôt à chercher dans les gestes muets ou les silences. En conte cruel de la jeunesse, le film de Jean-Bernard Marlin est donc à suivre de près malgré quelques maladresses scénaristiques qui auraient pu être évitées.

Shéhérazade, de Jean-Bernard Marlin. Avec Dylan Robert, Kenza Fortas, Idir Azougli, Lisa Amedjout. 1h46. Date de sortie inconnue.

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