Sauvage : Le Cœur en miettes

C’est l’une des belles surprises de ce Festival de Cannes, comme il y en a souvent chaque année à la Semaine de la Critique. Un tout jeune cinéaste, Camille Vidal-Naquet, signe avec Sauvage un premier long-métrage fort de libertés et de désir. Désir d’abord de filmer un personnage, Léo, joué par un Félix Maritaud tout feu tout flamme, puis un désir de cinéma qui se ressent à chaque instant malgré les maladresses.

Félix Maritaud se révèle à nous comme au cinéaste

On pouvait s’attendre, en lisant que Sauvage abordait de front la prostitution masculine dans un Paris poisseux, à un ton raide et violent. À contrario, Camille Vidal-Naquet charge son film d’une immense délicatesse qui mêle crudité sexuelle et tendresse des sentiments. Félix Maritaud se révèle à nous comme au cinéaste avec une évidence naturelle, jeune « orphelin » longiligne attendant ses clients le long d’une allée de verdure, le look destroy et les cheveux sales. L’une des premières scènes de sexe qu’il échange avec un client en fauteuil roulant et l’un de ses camarades de prostitution dit d’ailleurs tout de la complexité du personnage, perdu entre une vocation qui s’est imposée à lui et ses désirs véritables – comme lorsqu’il dévore du regard son ami qui, lui, est réticent aux gestes de tendresse lors des passes. Léo ne fait que chercher de l’amour en permanence, et tant pis si cet amour provient d’inconnus plus âgés qui profitent de sa jeunesse tant qu’il y trouve une place. La tendresse, dans Sauvage, passe avant tout par ces corps qui se frottent ou qui s’enlacent. Camille Vidal-Naquet ne dépeint jamais la prostitution comme un acte répugnant ; c’est un échange où les deux partis sont mis sur un pied d’égalité. Léo est filmé avec la même douceur que les clients âgés qu’il rencontre parce qu’il est, comme eux, en mal d’amour. Ce qui est beau dans Sauvage, c’est aussi que le sexe est montré avec une décomplexion totale qui pourrait passer pour une posture vaguement subversive s’il n’était pas filmé, là encore, avec une tendresse qui l’élève au-delà de la pornographie. Le sexe est peut-être un geste obsessionnel et libérateur pour Léo, mais c’est surtout ce qui le relie encore physiquement au monde.

D’un réalisme stupéfiant, le film trouve une identité graphique singulière dans ses mouvements de caméra saccadés, ses zooms compulsifs venant d’un autre temps (et qui nous ravissent pourtant) ou encore son montage cut et abrupt, épousant à merveille l’ébullition qui agite le cœur de Léo. Cette effervescence filmique fait un bien fou, et s’autorise des écarts quasi-oniriques parfois (comme quand Léo, au détour d’une ruelle aux tons rougeâtres, se masturbe jusqu’à tomber à terre) sans chercher à justifier quoique ce soit. Alors qu’on s’habitue à des productions de plus en plus policées, Sauvage semble vouloir réaffirmer un retour à la frénésie qui agitait certains films d’il y a trente ou quarante ans – à ce titre, Camille Vidal-Naquet cherche aussi à reproduire un ressenti proche des effets de la pellicule dans le grain ou le défilement des images, qui ont quelque chose d’organique. C’est un film qui trouve sa force dans l’urgence. L’urgence de vivre qui agit comme une pulsion, alors même que Léo traverse une phase d’autodestruction progressive. L’urgence d’aimer avant qu’il ne soit trop tard, d’être sauvé (on pense à cette séquence bouleversante où Léo serre son médecin dans ses bras) de la difficulté d’un milieu impitoyable. On avait déjà vu certains cinéastes s’intéresser à l’univers de la prostitution masculine (notamment Gregg Araki avec le beau Mysterious Skin)  et même si ce sujet d’étude reste tabou aujourd’hui encore, on n’avait jamais fait un film aussi sexualisé qu’il est mis à l’écart des étiquettes queer qu’on fait habituellement porter à ce genre de projet et qui peuvent paraître stigmatisantes. Non, Sauvage est juste un film d’amour, un vrai.

Un beau cinéma qui émeut en quelques plans

On souhaite donc un beau parcours au seul long-métrage français de la compétition de la Semaine de la Critique qui, au-delà de révéler un acteur très prometteur en la personne de Félix Maritaud, propose un beau cinéma qui émeut en quelques plans et tente de tracer une trajectoire de personnage, ici faite de sueur et de sperme. Loin des clichés, le sexe tarifé y trouve une beauté qui dépasse les notions de bien ou de mal et ouvre le film sur quelque chose d’autrement plus passionnant : la quête de l’amour, éternelle et désespérée.

Sauvage, de Camille Vidal-Naquet. Avec Félix Maritaud, Eric Bernard, Nicolas Dibla, Philippe Ohrel. 1h37. Date de sortie inconnue.

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