Everybody Knows : It’s Coming Apart

Le 71ème festival de Cannes est d’ores et déjà ouvert, et les premiers réflexes reviennent. Première pause junk food avalée sur le pouce, premier smoking par 27 degrés au soleil (quel abruti faut-il être pour faire ça ?), premier casse-tête d’emploi du temps pour tous ceux qui n’iront pas voir le Wang Bing demain (c’est vous les braves, on pense à vous)… Et la première file d’attente d’1h30 pour accéder au film d’ouverture. Une fois passée la plaisante édouardbaererie d’Edouard Baer, la douce reprise des Moulins de mon cœur par Juliette Armanet et la gamelle mémorable de cette pauvre festivalière en robe de soirée bleue sur le red carpet (sans que les selfies ne soient en cause, désolé Thierry), place donc à Asghar Farhadi, à qui on a offert le défi d’ouvrir convenablement la cuvée 2018 grâce à la présence de son duo de choc et de charme composé par Penelope Cruz et Javier Bardem. On a de la chance, ç’aurait pu être le très mauvais 68ème film sur Escobar dans lequel ils ont tous les deux joué récemment, mais ce sera au final Tobos Lo Saben, alias Everybody Knows.

Couple à la ville, Javier et Penelope ne le sont pas ici à l’écran. Avec son époux incarné par Ricardo Darin, elle revient d’Argentine dans son Espagne natale pour un mariage familial. Elle le retrouve lui, fils des anciens domestiques de la richissime famille, et ancien amour de jeunesse, devenu depuis exploitant de vignoble sur les terres de sa jeunesse. Mais pendant la festive cérémonie, un drame va réveiller les secrets du passé de la petite communauté, qui va s’entredéchirer sous fond de mensonges de famille et de querelles d’argent.

Le premier plan d’Everybody Knows donne d’emblée le ton, y compris sur le symbolisme un poil étouffe-chrétien du film. On y voit le mécanisme du clocher du village déclencher son sempiternel carillon, pendant qu’à travers le cadran fissuré de l’horloge, des oiseaux s’échappent vers l’extérieur. Métaphore à peine voilée des secrets qui s’apprêtent à fuiter et enrayer la machinale avancée d’une institution (le clocher ici associé au foyer), cette ouverture renvoie directement aux obsessions filmiques de Farhadi sur la famille, l’importance des événements traumatiques et sur la capacité du passé à revenir nous hanter sans cesse. Sur un canevas très proche d’A propos d’Elly (une disparition fait exploser une communauté en apparence soudée), le film qui avait révélé Farhadi à la cinéphilie mondiale, Everybody Knows se rêve en grande fresque dramatique familiale à casting de luxe et suspens haletant.

Le suspens, lui, est là, tout comme le glamour. Embrassant plus frontalement les règles du thriller, le cinéaste iranien brode une course-poursuite où les à-côtés comptent davantage que les rebondissements d’une intrigue somme toute assez prévisible. Le problème, c’est que cette dynamique finit par se retourner contre le film à force de twists trop vite éventés et trop grossiers, mal masqués par des jeux de fausses pistes un peu trop voyantes pour qu’on y croit (et de toute manière toujours assez rapidement balayées d’un revers de main). Indice : si un tiers de la salle rigole devant LA grosse révélation dramatique du film, c’est que quelque chose cloche. Le tout donne un résultat parfois bâtard à l’intensité parfois assez molle (qui vient gâcher un premier acte quant à lui plutôt emballant dans ses tentatives de mise en scène, y compris au drone), qui se suit sans être désagréable, mais sans l’impression de retrouver le Farhadi des précédents films, capable de vous agripper par le col.

Un peu épais et mal dégrossi, suivant une mécanique un peu trop bien huilée (à l’image d’un jeu de dominos qui ne chuteraient qu’en ligne droite) et propice à l’empilement de pathos un poil épuisant option « star hollywoodienne + nude makeup + filet de morve au nez », Everybody Knows est une variation plus que mineure et assez décevante d’un cinéaste qui maîtrise toujours ses effets, mais qui donne l’impression de ne pas véritablement trouver une source d’inspiration propice à ébranler les bases de son propre cinéma. Comme si, à l’opposé de l’excellent et francophone Le passé, quelque chose s’était tout simplement lost in translation, et qu’on se retrouvait face à du Farhadi doublé en espagnol. C’est joli, ça brille, mais ça manque cruellement d’aspérités pour qu’on s’y attache passionnément. On espère maintenant que ce 71ème Cannes ne souffrira pas du même constat.

Everybody Knows d’Asghar Farhadi avec Penelope Cruz, Javier Bardem, Ricardo Darin… en salles depuis le 8 mai

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