Hossein Amini et James Watkins : « McMafia est une série qui explore la zone grise »

À l’occasion du festival Séries Mania qu’on continue de couvrir pour le compte jour après jour (enfin à part aujourd’hui certes, mais on fera un tir groupé demain pour le bilan d’ensemble, vous inquiétez pas), on a pu se poser quelques minutes dans les fastueux locaux de la Chambre de Commerce et d’Industrie avec Hossein Amini et James Watkins, les deux créateurs de McMafia. Série décortiquant l’internationalisation des pratiques mafieuses et la structuation d’un réseau global devenu théâtre d’une guerre sans frontières, McMafia relate l’histoire d’Alex Godman (James Norton), fils d’un membre émérite de la pègre russe qui a tourné le dos à l’illégalité du business familial pour gérer des fonds d’investissement à Londres. Mais comme on ne sort jamais véritablement de ce monde-là, le passé de la famille Godman va rapidement ressurgir dans la vie d’Alex et le contraindre à marcher à son tour dans les pas de son père, afin de faire tomber, avec l’aide d’un homme d’affaires israélien (David Strathairn), Vadim Kalyagin, un puissant membre de la mafia russe.

Adaptée d’une enquête journalistique de signée Misha Glenny et sortie un peu en (relatif) catimini en France sur Amazon Prime Video, McMafia vient tout juste d’être renouvelée pour une saison 2 par la BBC. Présentée en début de semaine sur Lille, à peine quelques heures avant l’annonce de son renouvellement, elle valait le coup qu’on en discute avec ses créateurs, qui se sont aimablement prêtés au jeu pour évoquer avec nous ce monde sous-terrain de la nouvelle mafia économique, celle qui a grandi main dans la main avec le capitalisme contemporain.

Comment avez-vous tous les deux découvert le livre de Misha Glenny, et qu’est-ce qui vous a convaincu de l’adapter pour la télévision ?

Amini : Nous avons chacun lu le livre séparément. Je l’ai lu il y a assez longtemps, et j’avais à l’époque proposé de l’adapter au cinéma. Lorsque j’ai rencontré James, il m’a demandé : ‘Tu crois pas que ça pourrait faire une bonne série ?’ Ca a tout de suite fait sens à cause de la toile de fond mondiale de la série et du grand nombre de personnages. C’est plus beaucoup plus difficile de le retranscrire dans un film que dans une série. Le format série nous permet de prendre le temps d’explorer davantage.

Le livre de Glenny était un livre de non-fiction qui relevait quasiment de l’enquête journalistique. Avez-vous décidé dès le départ de le transformer en série de fiction ?

Amini : On connaissait déjà le monde de la criminalité corporate dans lequel allait se dérouler la série. On savait que l’essentiel de l’action devait se dérouler à Londres, même si au départ on avait pensé à New York. Mais on s’est rapidement rappelés qu’on était tous les deux britanniques et qu’on devait parler de notre propre expérience, d’autant que Londres est aujourd’hui une place centrale du blanchiment d’argent. Et lorsqu’on a commencé à réfléchir à la série, on a cherché à introduire un battement de cœur, qui est arrivé sous la forme de ces deux familles. Leur duel nous a permis de nous focaliser sur la manière d’organiser les choses et nous a donné une ligne de conduite.

Le champ de bataille de McMafia est un échiquier à l’échelle mondiale impliquant dans le livre un nombre considérable de pays. Parlez-nous de la manière dont vous avez réussi à construire celui de la série.

Amini : Le choix d’introduire un personnage d’origine russe à Londres a tracé la première ligne entre le Royaume-Uni et la Russie. Prague s’est tout de suite imposé car elle est la porte d’entrée des criminels russes en Europe. On ne pouvait pas non plus ignorer l’importance de l’Inde comme point de passage obligé pour de nombreux trafics. Et l’importance de la diaspora juive d’origine russe en Israël est telle qu’on ne pouvait pas s’en passer non plus. C’est l’intrigue qui a construit d’elle-même l’univers par ricochets, en suivant les circuits les plus prisés de la criminalité souterraine.

Watkins : Tout ça pose évidemment des questions de budget, on ne pouvait pas tourner dans tous les pays avec une équipe complète. On a certes envoyé une deuxième équipe tourner des plans aériens et extérieurs, mais même par souci d’authenticité, il était impossible de tout filmer sur place. Pour Londres et Moscou, ça n’a pas posé trop de ploblèmes, même si une partie de l’intrigue russe a été tourné à Belgrade. Tourner en Croatie a été extrêmement utile grâce à la diversité de ses paysages et de son architecture, ce qui nous a offert plein de solutions pour représenter différents pays à l’image. Mais parfois, c’est impossible : vous ne pouvez pas filmer l’Inde ailleurs qu’en Inde !

L’aspect familial de la série explore un aspect paradoxal de la situation : Alex travaille à Londres, probablement la ville la plus cosmopolite au monde, et incarne comme personne la finance mondialisée. Mais basculer du côté obscur de la légalité devient aussi pour lui une quête identitaire sur les racines russes de sa famille. Comment expliquer ce paradoxe ?

Amini : Le plus important chez Alex, c’est que son métier de banquier lui donne des compétences cruciales car il connaît mieux que quiconque la zone grise entre légal et illégal dans le monde moderne. Ces compétences, son père ne les avait pas. À l’époque, lui comme Vadim brûlaient des maisons entières pour parvenir à leurs fins. Aujourd’hui, on privilégie la contrefaçon et le blanchiment d’argent.

Des alliances à la Game of Thrones

Le plus frappant dans McMafia, c’est qu’on y voit que sur beaucoup d’aspects, le monde du crime organisé a suivi le même parcours et adopté les mêmes codes que le capitalisme moderne. Comment l’expliquez-vous ?

Amini : Aujourd’hui, la violence directe est mal vue, et uniquement en dernier recours. Le business doit être géré de façon souterraine, en donnant l’impression de la légalité. Si vous vous retrouvez exposé au grand jour, c’est fini. Tout comme la finance légale, les circuits illégaux ont dû se sophistiquer et d’adapter… Des corporations jusqu’ici tout à fait légales ont commencé à lier des alliances avec d’autres qui le sont beaucoup moins. Ce sont presque des pactes à la Game of Thrones ! Il y a les mêmes types de luttes d’influence pour avoir la main sur le contrôle d’un port par exemple.

Tout ça a certainement un impact direct sur la mise en scène, la série joue beaucoup sur le vu et le caché aux yeux du monde. Comment intègre-t-on cela en tant que réalisateur, notamment par rapport au travail sur les décors ?

Watkins : L’authenticité et la véracité doivent être vos premières lignes conductrices. Ça nous permet de nous détacher de l’imaginaire traditionnel du gangstérisme. Ce sont les personnages qui deviennent extrêmes, pas le monde dans lequel ils évoluent. C’est pour cela que quand on a commencé à construire les décors, on ne voulait rien que soit trop tape-à-l’oeil, rien qui ne ressemble à James Bond. Tout cela participe d’un sens de l’euphémisme généralisé. Si la caméra bouge, c’est pour suivre le personnage, c’est tout.

On a travaillé en premier avec les acteurs russes, qui pour la plupart partageaient naturellement cette approche ‘less is more‘. Nous Anglais par contre, on a une tradition plus théâtrale. Alors que le minimalisme fait partie de cette nécessité de cacher les choses dont vous parliez. C’est une des qualités dont fait preuve Alex, il est difficile à lire et à déchiffrer. Cela rend l’empathie plus immédiate au premier abord, mais contrairement à certaines séries où les personnages expriment tout haut ce qu’ils pensent dans leurs dialogues, cela pousse le spectateur à devoir gratter sous la surface.

Ce qui nous amène à la question du casting et du choix de James Norton pour incarner Alex…

Amini : Avec un personnage si compliqué, il nous fallait un acteur qui suscite tout de même une certaine sympathie. James Norton l’est immédiatement parce qu’il a cet air innocent, vous pouvez lui pardonner n’importe quoi parce que vous pensez que c’est impossible qu’un garçon comme ça puisse faire ce genre de choses. Il sait ce qu’il fait, il joue un jeu de masques, et il en joue. Il me fait penser à l’empereur Auguste, qui a réussi à mettre la main sur Rome parce que personne ne l’en estimait capable. Alex est du même genre : tout le monde pense être en mesure de le contrôler alors que dans le même temps, il manigance son propre plan.

Lorsque vous dîtes qu’il représente cette zone grise entre légal et illégal, on peut l’interpréter aussi comme la zone grise entre les genres : entre l’espionnage classique, le thriller financier à la Wall Street…

Amini : Il y a trois genres qui se répondent entre eux dans la série : l’espionnage, le film de renseignement et le finance movie. Un film comme Arbitrage avec Richard Gere nous a beaucoup inspiré. C’est ce mélange qui rend la série parfois déstabilisante aux yeux du public car ils ont du mal à catégoriser à quel genre McMafia appartient.

Comment cet équilibre des genres se traduit-il en terme de réalisation dans la série ? Comment insuffler un rythme qui prenne en compte les spécificités de chacun ?

Watkins : Le rythme est toujours un élément délicat à gérer, car il doit toujours servir l’identification aux personnages et ne pas égarer le spectateur quant à leurs motivations. On a passé de longues heures en salle de montage à essayer de convaincre nos monteurs de garder une scène ou d’en raccourcir une autre.

Amini : On a aussi travaillé sur le rythme en fonction des attentes du spectateur, encore une fois en fonction du genre. Pour un thriller financier, la série est plus rapide que la moyenne, mais elle l’est moins qu’un thriller d’espionnage. Une zone grise, comme on l’a dit.

McMafia de Hossein Amini et James Watkins, avec James Norton, David Strathairn, Juliet Rylance…, disponible en France sur Amazon Prime Video (10 épisodes)

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