Séries Mania, jour 5 : Sexe, mensonges et bodybuilding

Dans l’épisode précédent…

Après la journée un peu fourre-tout de lundi, retour à un programme plus traditionnel en ce mardi plus calme. Tous les McDo de Lille sont restés debout en ce jour du 1er mai puisque c’était à peu près la seule chose ouverte en ville, l’estomac du festivalier s’accommodant difficilement avec toute conviction anticapitaliste quand l’inter-séances de 16h arrive (pour info, j’ai pris un muffin à la myrtille parce qu’il y avait plus de pépites de chocolat, merci de demander).

Au programme de cette journée, un léger retour au calme avec trois projections, zéro conférence et donc zéro livetweet, c’est pour ça que le compte Twitte ner vous a pas trop emmerdé hier. Mais sans trop vendre la mèche, on a sans doute assisté ce mardi à la journée la plus solide qualitativement de ce début de Séries Mania. Trois séries, trois réussites à des degrés divers, trois projets qui en tout cas mériteront notre attention.

La moins éclatante de ces séries fut la dernière à laquelle on a assisté, et ce fut la petite française de la journée. Produite pour France 3 et portée par le réalisateur et scénariste Alain Tasma, adaptée du roman éponyme de Nicolas Matthieu (qui a pris part au travail d’adaptation au passage), Aux animaux la guerre est venue renforcer une sélection française qui par ses premiers retours n’a pas toujours emballé autant qu’on aurait aimé. Elle met en scène Martel, ouvrier qui doit à la fois se battre pour limiter la casse sociale de son usine et payer ses nombreuses dettes, notamment auprès de la maison de repos qui accueille sa mère malade. Pour ce faire, il va glisser lentement vers les combines louches à l’aide de son collègue Bruce (Florent Dorizon, bobybuilder professionnel surnommé Iron Shark sur la scène culturiste), un brave garçon aux poussées de colère moyennement contrôlées et surprotecteur de sa sœur (incarnée par Lola Le Lann). Et ce tout en essayant de sauver les derniers emplois qui peuvent l’être dans cette région sinistrée avec l’aide d’une inspectrice du travail prénommée Rita (Olivia Bonamy).

Polar social sous fond de délocalisation situé en plein cœur des Vosges, Aux animaux la guerre tente d’opérer un mélange des genres assez étrange entre chronique de prolos en lutte et gangstérisme provincial. Ça a l’air bizarre sur le papier, ça l’est un peu à l’écran, mais l’approche sociologique fonctionne plutôt bien dans l’ensemble. On ressent presque un certain esprit de vieil anar derrière tout ça, comme une espèce de sous-Mocky ou de sous-San Antonio, mais filmé par Stéphane Brizé ascendant Lindon, avec des noms qui sonnent comme du Jean-Bernard Pouy (Rita Kléber, Jordan Locatelli, Serge Tokarev). On n’échappe pas à certaines situations qui ne semblent pas trop faire honneur à la sève du bouquin avec des empoignades un peu molles, des ellipses un peu trop brutales (Martel brusquement propulsé leader syndical juste après son refus catégorique) et du jeu d’acteur encore un peu trop proche d’un prime time pour la télé publique (ce qu’est la série, et qui ne devrait pas l’empêcher de tenter de taper plus haut).

Les deux premiers épisodes sont peut-être s un peu mous par instants, mais un montage final de quelques séquences des quatre épisodes restants laisse augurer d’une série assez zinzin, du moins pour les standards France Télévisions.

Mystery Road, tout en lenteur languissante

Plus tôt dans l’après-midi, nous nous étions envolés pour l’Australie et plus particulièrement le fin fond de l’outback, sur les traces de Mad Max, Wake in Fright, Walkabout et la tripotée de chefs-d’oeuvre qui se sont tournés dans cet immense désert. Mystery Road nous emmène peut-être encore plus profondément, dans la région du Kimberley, tout au nord-ouest du pays. Une région vaste comme la moitié de l’Europe mais peuplée d’environ 25.000 habitants, pour l’essentiel aborigènes. C’est à cet endroit qu’un pick-up est retrouvé vide ; les enquêteurs remontent vite la piste des deux disparus, un jeune footballeur originaire de la région et son compagnon de route, connu de tous dans la région. Dépêché sur place, le taciturne détective Jay Swan (incarné par l’acteur Aaron Pedersen, lui-même aborigène) devra contre mauvaise fortune bon cœur faire équipe avec l’enquêtrice Emma James (visage incontournable des films de Woody Allen depuis les années 80) pour élucider cette disparition qui fera resurgir quelques fantômes au sein de la communauté.

Très proche de l’esthétique western, Mystery Road est un projet singulier car il continue sur le petit écran les intrigues d’un personnage créé sur le grand. Pedersen a en effet déjà à deux reprises incarné Jay Swan au cinéma, le premier film s’appelant d’ailleurs également Mystery Road. Réalisés par le réalisateur Ivan Sen (lui-même issu des communautés aborigènes), Mystery Road et sa suite Goldstone avait été d’ailleurs au moment de leur sortie (2013 et 2016) des succès d’estime critiques, portés par des castings secondaires assez solides puisqu’on pouvait y voir entre autres Hugo Weaving, Jacki Weaver ou encore David Wenham (Faramir dans la saga Le Seigneur des Anneaux). Mystery Road version 2018 est d’ailleurs le fruit du travail d’une équipe venant essentiellement du septième art, produisant pour la première fois une série pour le petit écran (Ivan Sen laissant sa place à une autre cinéaste aborigène, Rachel Perkins).

Le résultat frappe immédiatement par sa maîtrise plastique. Mystery Road est un vrai voyage hypnotique comme pouvait l’être, dans un paysage radicalement différent cela s’entend, Top of the Lake. Le rythme, tout en lenteur languissante, épouse le caractère du taciturne et taiseux Swan, qui ne décroche la mâchoire que pour grommeler quelques mots dans cet accent australien si épais, et disons-le tout de go, si incroyablement moche quand on le prend de plein fouet. Son duo avec une Judy Davis méconnaissable en flic à poigne au bon mot qui fuse fonctionne impeccablement à mesure que le mystère entourant la disparition des deux jeunes garçons s’installe. Assez proche de la dynamique d’un Broadchurch dans lequel on aurait retiré tout le monoxyde de dihydrogène, avec ses monstres repentants, ceux qui s’avancent à visage masqué et ses traumatismes enfouis douze pieds sous le sable, Mystery Road fonctionne avant tout sur son ambiance étouffante et sur la majesté de ses décors revisités. Difficile de savoir si ça arrivera en France (la série a le profil-type de celle qu’un prix au palmarès aiderait grandement pour sa distribution internationale), mais si ça arrive, ça pourrait occuper trois belles plages en semaine en prime time sur Arte.

The Split, pépite réconciliatrice et bienveillante

Mais la vraie pépite du jour vient d’Angleterre, et ceux qui suivent un peu l’actualité de Séries Mania auront vite deviné qu’il s’agit de The Split. Louée par à peu près toutes les rédactions qui ont fait le déplacement, la nouvelle création d’Abi Morgan (The Hour et River, très bien ; La Dame de fer, nettement nettement moins bien) est bien le petit bijou dont vous avez pu entendre parler. C’est une chronique d’une famille de femmes qui se sont structurées en l’absence d’un père qui a décidé de ne jamais revenir de chez le marchand de journaux trente ans plus tôt ; les Defoe  sont aujourd’hui à la tête d’un puissant cabinet d’avocats londonien. Enfin, sauf l’aînée de la famille Hannah (Nicola Walker, principalement connue pour sa participation à la série d’espionnage Spooks), qui a décidé de voler de ses propres ailes, tout en restant dans le domaine de spécialité de la famille : l’arbitrage de divorces. Épanouie aux côtés de son mari Nathan (le toujours excellent Stephen Mangan, vu dans l’univers d’Alan Partridge et dans la très bonne Episodes), elle doit se débattre entre les rivalités familiales avec sa mère Rose (Deborah Findlay) et sa sœur Nina (Annabel Scholey), sa relation professionnelle avec son ex petit ami Christie (Barry Atsma), un cas de divorce ultra-médiatisé et le mariage approchant de sa petite sœur Rose (Fiona Button). Et ce jusqu’au jour où son passé revient inopinément dans sa vie…

Abordant avec une finesse et un sens de l’équilibre – entre rire et émotion rentrée onnepeutplusbritish – les inévitables déchirures qui guettent les dynasties familiales, The Split développe surtout une incroyable galerie de portraits féminins tous plus subtils les uns que les autres. Portée par un sens du dialogue ciselé à merveille, The Split trouve tout de suite une identité très forte et suscite une empathie immédiate envers toutes ses héroïnes. Moins ostentatoire dans l’exploration des traumatismes de l’enfance que ne peut l’être This Is Us (ce qui n’est pas un défaut, cette dernière restant une incontestable réussite), The Split semble se fondre autour de chacune de ses actrices, impériales dans chacune de leurs partitions. Volontairement réconciliateur et bienveillant, et probablement suffisamment irréaliste pour qu’un juriste ou deux s’étouffe avec son code pénal, ce legal drama touchant risque de faire un carton (la diffusion a tout juste débuté en Angleterre sur BBC One) tant il semble dans l’esprit des temps. Une chose semble en tout cas sûre, après l’excellent pilote de Succession projeté en ouverture, il semblerait que les familles de riches dysfonctionnelles soient toujours aussi efficaces en terme de storytelling puisqu’elles nous ont offert jusqu’ici deux des plus grosses réussites de ce Séries Mania.

Reste qu’après tout ça, demain s’ouvre en parallèle le volet professionnel de Séries Mania avec son lot de keynotes, de meetups et autres anglicismes pour désigner des gens avec des belles montres qui viennent parler de chiffres, stratégies et commissions. On va essayer de s’y faufiler comme Steve Buscemi avec un skateboard pour voir si on peut avancer sur l’autre front commun de Cinématraque, la collectivisation des moyens de production. Sinon, on essaiera d’aller rencontrer ces gens qui ont des fiches de compte LinkedIn hyper flippantes, de manger des repas lyophilisés en bouteille et de prendre le pouls de la France disruptive. Et avec un peu de chance, on arrivera même à rendre ça un peu divertissant. Vive la République, et vive la France.

The Split d’Abi Morgan avec Nicola Walker, Stephen Mangan, Deborah Findlay…, diffusée depuis le 24 avril sur BBC One, diffusion en France encore inconnue (6 épisodes)

Mystery Road de David Jawsey et Greer Simpkin, avec Aaron Pedersen, Judy Davis, Anthony Hayes…, diffusée à partir du 3 juin sur ABC Australia, diffusion en France encore inconnue (6 épisodes)

Aux animaux la guerre d’Alain Tasma et Nicolas Matthieu, avec Roschdy Zem, Olivia Bonamy, Florent Dorizon…, diffusion prévue sur France 3 dans le courant de l’année 2018 (6 épisodes)

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