Cinélatino : So much cocaïne !! (Deuxième partie)

Olancho de Christopher Valdes et Théodore Griswold

Olancho est un objet à part, il prend comme cadre la région la plus pauvre du Honduras, mais le regard est celui porté par deux étrangers, profs d’anglais états-uniens. Si le film peut être considéré comme Hondurien, c’est en partie grâce à son mode de financement : un crownfunding. L’équipe de post production s’est construite sur internet. S’il s’agit du premier rapport des réalisateurs au cinéma, il n’empêche qu’ils apportent une fraîcheur et une insouciance qui aurait pu manquer à des opérateurs professionnels.

le territoire le plus dangereux au monde

Le Honduras n’est pas n’importe quel pays d’Amérique du Sud, c’est tout simplement le territoire le plus dangereux au monde, une situation qui ne doit là non plus rien au hasard. Comme beaucoup de nations de la région, le Honduras a eu énormément de mal à relever la tête après des décennies de dictature. Les méthodes pour détruire toute opposition au capitalisme sauvage utilisé par les militaires au pouvoir dans les années 70-80 soutenu par les USA seront réactualisées avec une certaine efficacité par les cartels de la drogue. Ce n’est que sous la pression mondiale et de luttes internes que le Honduras s’est mué en démocratie, cherchant à se remettre d’une thérapie de choc. Ce n’est qu’à la fin des années 2000 que les politiques proposés par le président de centre droit (un genre de Bayrou) Manuel Zelaya ont réussi à stabiliser la situation. C’est pour continuer à améliorer son pays qu’il décide de se rapprocher de la Bolivie et de convoquer une assemblée constituante permettant de changer la constitution. Ce léger virage idéologique inquiète les USA ainsi que les grands dirigeants d’entreprises honduriens qui vont, ensemble, appuyer le coup d’État militaire contre Zelaya. Le soutien américain est étonnant, tant ces méthodes d’une époque révolue n’étaient plus vraiment nécessaires. Pendant cette période, les stades de foot ont retrouvé leur utilité concentrationnaire. Depuis le Honduras profite d’élections factices connues pour leur haut taux de fraudes en faveur d’une politique ultralibérale et la violence n’a fait qu’exploser.

Les milieux urbains sont partagés entre ghettos de riches, militarisés et d’autres zones souvent sous le contrôle des Maras. Ce groupe criminel est célèbre pour la jeunesse de ses membres et l’ultraviolence au sein même des gangs : les gamins voulant rentrer dans les Maras sont baptisé en étant passé à tabac, parfois jusqu’au coma, les filles régulièrement violées. Les tatouages qu’ils arborent sur leurs visages désignent leur ligue, ainsi que leur rang. La campagne, elle, est connue pour être gérée en général par des bandes fonctionnant comme sous traitants au service des cartels mexicains. C’est dans cette ambiance que Christopher Valdes et Theodore Griswold ont accepté dans un premier temps d’aller donner des cours d’anglais dans la région d’Olancho pour aider les paysans pauvres ; puis sont tombés amoureux du pays et de la culture des Plèbes pour finir par y revenir avec une caméra.

succès mondial de la série Breaking Bad

Les Plèbes sont des groupes de musique dont le fond de tiroir est de colporter les récits vécus ou imaginaires par les narcotrafiquants. On les retrouve également au Mexique et ils ont eu leur heure de gloire grâce au succès mondial de la série Breaking Bad. Tout comme au Mexique, ces groupes sont composés de fermiers pauvres qui mettent à profit leur talent artistique pour gagner bien plus d’argent qu’ils ne pouvaient en obtenir avec la paysannerie. Une activité sinistrée là encore suite aux conséquences de la guerre contre la drogue : les USA avec le soutien des gouvernements noient les terrains de produits chimiques mortels aussi bien pour les récoltes que pour ceux qui travaillent la terre. Dans ces conditions, il est normal que les Plèbes aient autant d’attrait.

Plus que d’insister sur leur look pittoresque de cowboys du Far West dont ils s’affublent et de leurs armements loin d’être factice, les deux cinéastes préfèrent mettre en avant leur humanité en les filmant dans leur quotidien. Il y a dans Olancho une tendresse évidente envers ces paysans qui bien que localement célèbres et respectés au sein de la diaspora hondurienne, risquent leur vie : ils sont, en effet, les premières victimes des règlements de compte entre cartels. Chanter à la gloire d’un trafiquant c’est se disposer sur la trajectoire de tir d’un concurrent. Filmer le quotidien des Plèbes c’est certes capter leurs concerts dans les villages, ou leur passage radio, mais c’est également se retrouver parfois dans des positions périlleuses.

Forcement moins maîtrisé que La Libertad del Diablo

Olancho réserve vers la fin de l’œuvre une séquence qui doit tout, sans doute, à l’inconscience des auteurs du long métrage. On suit l’un des musiciens les plus aguerris, capables de jouer huit heures durant accepter d’aller à une fête clandestine d’un des trafiquants de la région. De nuit, la caméra porte son regard sur le chanteur face à deux hommes cagoulé munis de fusils d’assaut. Cut, on se retrouve sur une petite scène improvisée au côté d’une Plèbe en pleine action devant un parterre d’individus armés, et au cerveau chargé de cocaïne. Très vite, celle-ci circulera au sein du groupe, et l’on comprend comment ils peuvent travailler dans ces conditions et aussi longtemps. Forcement moins maîtrisé que La Libertad del Diablo, Olancho remporte pourtant notre adhésion. La spontanéité de la démarche, à l’amour porté à ses personnages, rend l’ensemble sympathique. Ne nous le cachons pas: l’aspect festif de la musique, bien que soutenu par des paroles de morts, participe à séduire le spectateur. Le film est dédié à son narrateur, leader d’une Plèbe, tué avant la fin du tournage.

Prison Cocaïne de Violeta Ayala

Troisième film du Ciné Latino qui se développe autour du trafic de drogue et de la puissance des cartels, Prison Cocaïne se distingue des deux autres longs métrages sélectionnés par la situation même du pays où se déroule le documentaire. Là où le Mexique et le Honduras ont adopté une politique ultralibérale, partiellement sous tutelle américaine et du crime organisé, la Bolivie a réussi à s’extraire de la domination des USA. L’élection du 18 décembre 2005 a permis à Evo Morales d’être porté au pouvoir pour appliquer son programme du socialisme du 21e siècle, inspiré par le bolivarisme vénézuélien.

Prison Cocaïne nous propose de suivre le parcours d’une mule

Pour autant, cette conception politique n’est toujours pas en capacité d’affronter la puissance économique, idéologique et militaire des narcotrafiquants largement aidés, faut-il le dire, par la guerre contre les drogues qui cultive l’idéologie de la terre brûlée. À ce jeu là, par sa cruauté, le crime organisé est forcement gagnant. Après avoir été confronté aux victimes physiques, aux tueurs des cartels et aux troubadours qui chantent leurs louanges, Prison Cocaïne nous propose de suivre le parcours d’une mule. Ces citoyens lambdas doivent transporter des stupéfiants dissimulés dans leurs affaires de voyages ou de travail. Les mules sont parfois contraintes sous la menace de gober des sachets de poudre, ou se retrouvent parasitées par un trafiquant ayant disposé dans leurs affaires certaines quantités de narcotiques. Ce sont aussi des individus qui peuvent être appâtés par le gain, se relever d’une situation économique difficile ou tout simplement croyant y trouver une source de revenue facile.

C’est ce dernier cas qui est au centre de l’attention de Violeta Ayala. Son anti héros n’est pas une victime puisqu’il a décidé d’accepter de transporter de la cocaïne seulement pour monter son groupe de musique avant même de savoir utiliser correctement d’un instrument. Sans être dans le luxe, sa famille est en capacité de l’aider lui et sa sœur. Là où la jeune fille s’impose une certaine rigueur pour parfaire ses études, lui préfère vivre son rêve. La réalité, explique la cinéaste, c’est que les mules se font prendre et sont jetées en prison. Si l’État bolivien combat les narcos, et la transformation criminelle de la coca, Evo Morales tente depuis qu’il est au pouvoir de faire passer une loi internationale permettant la légalisation de la production de la coca et son commerce international. Une chose impossible selon l’ONU mit sous pression des États-Unis. Aujourd’hui, d’anciens dirigeants mexicains se sont déclarés pour la légalisation de la consommation de drogue, ainsi que favorables à un contrôle d’état de son commerce. Une position également soutenue par nombre de spécialistes. Bien que les consciences sont en train de changer concernant la culture du cannabis, la situation est loin d’être à l’avantage des anti prohibition.

les centres de détentions boliviens sont surpeuplés

Du coup, dans un pays où la culture et la consommation de la coca sont traditionnelles, c’est devenu un territoire de rêve pour le crime organisé. Il embauche à tour de bras des paysans pour « les aider à sortir de la misère » et les exposer massivement aux produits chimiques nocifs permettant de créer la cocaïne tout en risquant une répression policière. Dans ces conditions, les centres de détentions boliviens sont surpeuplés. Et c’est dans l’une d’elles que va se concentrer l’essentiel de l’histoire de Prison Cocaïne. On découvre la vie d’une prison sous-développée où les condamnés doivent payer pour obtenir leur cellule ou dormir dans les couloirs à leurs risques et péril. La corruption y est légion et les visites en famille se font à la bonne franquette. Parfois, une émeute éclate pour dénoncer les conditions d’incarcération. C’est à la suite de l’une d’entre elles que le président Morales décide une grâce de masse.

La situation en Bolivie laisse encore à désirer, ainsi toutes les décisions gouvernementales ne vont pas dans le sens d’un progrès social. On peut citer la répression violente de certains mouvements de travailleurs eux-mêmes pilotés par les grands patrons. Prison Cocaïne cherche, pourtant, a démontré la capacité de l’État à faire fonctionner son administration. La Bolivie tente, difficilement de mettre en place un appareil d’État performant en faveur des couches populaires face à la puissance des cartels. La réalisatrice ne cache d’ailleurs pas sa position proche de celle d’Evo Morales dans son combat personnel contre le trafic de drogue. Puisque le cinéma est aussi une question de point de vue, on ne va pas lui reprocher d’en avoir un. La guerre contre la drogue montre son inefficacité à lutter contre le crime organisé, tout en déstabilisant des pays pour y imposer par la violence un capitalisme sauvage. La situation en Amérique du Sud à ce niveau est assez dramatique. Depuis la mort d’Hugo Chavez et l’échec d’une transition politique au Vénézuéla, la construction d’un autre monde possible à opposer à la toute-puissance idéologique néolibérale s’effondre de toute part. Les forces fascisantes sont en embuscade, au Brésil (on y reviendra), au Pérou ou ailleurs et la Bolivie est de plus en plus isolée. Si pour la réalisatrice la légalisation du commerce international de la coca est une urgence et la légalisation de la cocaïne une priorité, c’est que son trafic ne pourra jamais être empêché par la répression. Au vu de ce qu’il se passe un peu partout dans le monde, il est difficile de lui donner tort.

Cinélatino : So much cocaïne !! (première partie)

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