Jusqu’à la garde : Le sang et les larmes

La vie d’un critique de cinéma en festival est parfois faite de coups de poker, qui tournent parfois en rendez-vous manqués. Tous ceux qui ont suivi de près l’actualité des festoches dans l’Hexagone vous le diront : depuis plusieurs mois, un film s’avançait dans l’ombre en provoquant sur son passage des échos à peu près unanimement dithyrambiques : Jusqu’à la garde de Xavier Legrand. Depuis sa présentation triomphale à la dernière Mostra, où Legrand est reparti, pour son premier long-métrage, avec le Lion d’argent du Meilleur réalisateur (en plus de celui du Meilleur premier film), on ne cessait d’entendre que ce film avait quelque chose de spécial. Jusqu’à la garde avait raté de peu une sélection cannoise (il faisait en tout cas partie des films que beaucoup auraient aimé découvrir dans une des sélections parallèles sur la Croisette).

Notre bien aimé Gaël a eu la chance de découvrir le film à Albi, puis lors du Festival Premiers plans d’Angers (où il a remporté le Prix du public, au passage), réservant quelques lignes dans son compte-rendu pour dire tout le bien qu’il en pense. En ce qui me concerne, j’avais eu la chance de découvrir le film quelques semaines plus tôt lors du Festival d’Arras. J’avais aimé à l’époque Jusqu’à la garde, beaucoup aimé. Mais la vie d’un festival étant ce qu’elle est, on se laisse distraire, on se dit que ce serait peut-être mieux de se détendre un peu en allant défoncer le dernier Christian Clavier, et au final, on laisse couler l’affaire. On sort un petit tweet sympa pour dire qu’on était là et pouvoir le remonter au moment de la sortie du film en salles pour prouver qu’on y était avant tout le monde. Parce qu’on a un statut d’influent à défendre, merde. Les semaines passent, les critiques élogieuses se succèdent, et au final, on se rend compte qu’on a raté quelque chose. Parce que Jusqu’à la garde fait partie de ces films qui méritent qu’on lui prête attention un peu plus qu’en 280 caractères.

Xavier Legrand, c’était avant tout l’histoire d’une promesse : celle d’Avant que de tout perdre, petite bombe de court-métrage social auréolé sur à peu près tout le circuit du court en 2014, avec en point d’orgue une nomination à l’Oscar. Formé sur les planches du Conservatoire, Legrand se découvrait fin cinéaste en chapeautant le duo Léa Drucker – Denis Ménochet, qu’il retrouve ici pour son passage au long. Ils incarnent ici les Besson, couple en instance de divorce qui se déchire sur la garde de leurs deux enfants, alors que Miriam accuse Antoine de violences conjugales.

Le sujet, dur et complexe, aurait pu donner lieu un énième drame familial relativiste, une autopsie théorique en mode « both sides » où on nous bassinerait de formules creuses comme quoi « tout le monde est un peu responsable », « les torts sont partagés » et gna gna gna. Sauf que Xavier Legrand est beaucoup plus malin que ça. De ce postulat de départ, il va suivre une ligne claire assez courageuse en prenant immédiatement l’un des deux partis : celui de la mère. Jusqu’à la garde n’est pas le récit d’un divorce houleux, c’est celui d’une femme et de ses enfants prisonniers d’une relation toxique comme il n’en existe que trop.

Une stature morale qui n’empêche pas la subtilité

Antoine Besson est un monstre domestique, et bien que le film nous montre aussi le déroulement des événements de son point de vue et du côté de sa famille, il ne déviera jamais de son objectif. Il explique mais ne pardonne rien, une posture assez différente du sempiternel « Je comprends mais je ne juge pas » qui finit la plupart du temps par retomber sur les victimes, abandonnées par le regard de l’extérieur. Plus encore qu’à travers la violence des situations et le calvaire que subissent Miriam ainsi que ses enfants, c’est par sa faculté à poser le spectateur devant ses propres réflexes de pensée que Jusqu’à la garde devient fascinant. On s’attend à ce qu’à un moment, le film commence à chercher des excuses à ce « père dépassé », à cet « homme finalement coupable de trop aimer sa femme et ses enfants » ou autres périphrases maladroites. Et à chaque fois, le chausse-trappe se referme devant nos yeux et nous remet face à la terrible vérité d’un mari manipulateur, prêt à tous les stratagèmes pour « faire payer » celle qui ose enfin lui dire stop (mention spéciale au passage pour le débutant Thomas Gioria, impressionnant dans le rôle du jeune garçon de la famille).

Jusqu’à la garde impressionne par cette stature morale, qui n’empêche cependant pas d’aborder la situation avec subtilité, comme lorsqu’il s’attarde sur les parents d’Antoine par exemple. Chaque scène témoigne d’une maîtrise et d’une confiance totale du cinéaste en son sujet et son discours, et surtout en ses comédiens. Léa Drucker impressionne en mère courage toujours sur la brèche, consciente que le moindre dérapage de sa part lui sera fatal et condamnée à endurer sa souffrance jusqu’à des jours meilleurs. Et le toujours excellent Denis Ménochet trouve sans doute ici son meilleur rôle, déployant une incroyable palette de jeu pour offrir à son personnage toute la subtilité retorse nécessaire.

Porté à bras le corps par une mise en scène anxiogène, Jusqu’à la garde mue peu à peu en un thriller intimiste haletant culminant dans un épilogue glaçant devant lequel le spectateur peut enfin prendre conscience des drames qui peuvent se jouer dans les foyers comme ceux des Besson. Jamais didactique, toujours empathique, Jusqu’à la garde est un tour de force qui confirme toute l’acuité du cinéma de Xavier Legrand, qui signe aussi une œuvre salutaire où la forme se met toujours au diapason du fond.

On ne reprochera au final à Jusqu’à la garde que son calendrier de sortie, qui l’a disqualifié d’office de la course aux César cette année, et rend sa sélection pour ceux de l’année prochaine assez périlleuse. Car au fond, quand on tombe sur un film paré d’autant de qualités, la moindre des choses serait de lui faire une place sur la photo de famille de fin d’année.

Jusqu’à la garde de Xavier Legrand, avec Léa Drucker, Denis Ménochet, Thomas Gioria… En salles le 7 février.

 

Hubert Bonisseur de la Bath de la critique française, ma plume a la finesse d'un klug aux marrons de Monsieur Preskovic. J'aime Bill Murray plus que de raison. Par contre, j'aime pas trop les voleurs et les fils de pute. Je suis là parce que je connais l'ouvreuse. J'officie aussi sur le site de Première parce que ça sonne bien sur un CV.

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