Revenge : A Gun and A Girl

Ce qui frappe lorsqu’on voit Revenge, premier long-métrage de Coralie Fargeat, c’est sa résonance vis-à-vis de notre société et du cinéma français, aujourd’hui, en ce début d’année 2018. Alors que le monde entre dans l’ère dite « post-Weinstein », que la parole s’est libérée et se libère de plus en plus dans les médias, voilà qu’un film (qui plus est réalisé par une femme) illustre à la perfection le retournement de situation qui s’est opéré depuis quelques mois : le girl power est en marche, les femmes ne seront plus seulement des victimes mais des guerrières – elles sont toutes comme Matilda Lutz, la sulfureuse héroïne de Revenge.

Le film n’a pas peur d’oser la caricature

Le titre du film lui-même évoque le point de départ, simple et précis, de la trame narrative – à savoir une femme brutalement violée qui cherchera à se venger de ses bourreaux. Sur le modèle du rape and revenge gore, un sous-genre assez méconnu et méprisé du grand public, Coralie Fargeat fait décoller son récit à toute allure et impose d’emblée sa mise en scène, pop, référencée et largement inspirée par le vidéo-clip. Ce qui plaît, c’est que le film n’a pas peur d’oser la caricature (voire la grossièreté) pour appuyer son propos, les personnages étant d’abord présentés comme des archétypes superficiels (le beau gosse un peu bête et sa lolita sexy) qu’on croirait tout droit sortis de Reality+, un court-métrage de la réalisatrice – tout cela démultiplié devant ce décor irréel, surplombé par une luxueuse villa aux couleurs vives et saturées. L’héroïne n’est d’abord qu’une femme-objet, peu bavarde et dont l’existence aux yeux des hommes sera réduite à une paire de fesses (ce que la cinéaste ne manquera pas de filmer), à un corps sans âme qu’on désire et qu’on voudrait posséder – et c’est là tout l’intérêt du basculement où, paradoxalement, ce « corps sans âme » prendra vie après que le pire se soit produit, libéré de toute objectification. Littéralement, Jen (Matilda Lutz) renaîtra de ses cendres, de même que le film prendra une dimension plus concrète, viscérale et survoltée, dans un décor désertique à l’opposé de celui de sa première partie – on assistera alors à une partie de chasse sous haute tension dans des teintes chaudes et charbonneuses, gorgées de soleil et de plomb. Sans faire aucun compromis, Coralie Fargeat n’hésitera pas à y aller franco dans les séquences les plus sanglantes (qui en révulseront certains), quitte à frôler le ridicule. Ne perdant pas de vue ses influences, à savoir un genre principalement issu de l’exploitation de série B, il n’est pas surprenant que Revenge soit à l’image de ce cinéma atypique, jonglant entre angoisse et humour (on pense surtout aux personnages masculins, qui seront systématiquement ridiculisés), faisant dans la surenchère gore et compressant son scénario jusqu’au strict minimum – ni plus ni moins qu’une traque meurtrière.

Ceci dit le film pèche dans sa mise en scène, à force de la barder d’effets en tous genres, produisant un mélange parfois indigeste et débordant. Au-delà de l’aspect « clipesque » de trois ou quatre séquences, plutôt bienvenu et rafraîchissant, la cinéaste a tendance à multiplier les très gros plans, les textures, les fondus ou autres jeux de montage sophistiqués, certes pour tenter de développer un langage sensoriel, mais qui nous laissent davantage sur une impression de too-much (ce qu’on retrouve généralement sur des premiers films) un peu fatigante, alors même que les scènes les plus simples sont celles qui fonctionnent le mieux (le meurtre du lac, la scène finale…). Pour en rajouter, la symbolique est omniprésente et aurait mérité moins d’insistance, les mêmes motifs se répétant sans cesse (pour exemple, la pomme dans la première partie) mais ne disant rien de plus que ce qui est déjà montré à l’écran – et d’écrans de télévision, on en verra aussi sous forme de symboles, ici encore utilisés avec entêtement. Le son prendra également une place prédominante dans la narration, d’abord par une musique (dont des compositions originales de ROB) « rock’n’roll » dans l’esprit et particulièrement relevée, mais aussi et surtout par ses effets sonores incessants et travaillés, allant jusqu’à parasiter le film lui-même (on pense à cette émission télé tournant en boucle dans la scène finale), ne laissant aucun répit au spectateur. On l’aura donc compris, l’objectif de Revenge est de provoquer des sensations, par tous les moyens. Le film se vit en fait comme un grand huit, exaltant mais trop poussif dans ses ambitions, desservant un résultat final pourtant encourageant.

On doit pouvoir se réjouir qu’un film aussi assumé […] puisse être produit

Pour conclure, et d’une façon autrement plus intéressante, on s’est aussi posé l’inévitable question du cinéma de genre français. On se souvient évidemment du relatif succès inattendu de Grave l’année dernière. Son avenir semble en tout cas appartenir à une nouvelle jeunesse, à de nouveaux talents prometteurs (on verra également cette année La Nuit a dévoré le monde) qui, on l’espère, pourront permettre à cette frange passionnante du cinéma de ressusciter dans nos contrées et, surtout, de regagner l’intérêt du public : la sortie de Revenge, dans tous les cas, ne devrait pas contredire ces bons pronostics. On doit alors pouvoir se réjouir qu’un film aussi assumé que celui de Coralie Fargeat, avec son lot de gore et de trash, puisse être produit en France et gagner les salles – ce qui constitue déjà, en soi, un grand pas en avant pour la reconnaissance des œuvres à la marge dans le cinéma indépendant.

Revenge, de Coralie Fargeat. Avec Matilda Lutz, Kevin Janssens, Vincent Colombe, Guillaume Bouchède. 1h48. Sortie le 7 février 2018.

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