Valérian (et Laureline – parce que bon, bordel! – ) et la cité des 1000 planètes

Difficile de traiter du cas Besson: l’unique nabab du cinéma français, doué d’un savoir-faire pour produire des films efficaces dont le seul but est de pulvériser le box-office et de ravir les amateurs de popcorns, sodas, pizzas, bières. Ces films fonctionnent et arrivent parfois même à devenir cultes au travers de certains dialogues bien sentis. Par delà bien et mal, aucun d’eux n’affirme vouloir changer la face du septième art: juste divertir son public. Derrière cette success-story, les coulisses s’avèrent beaucoup moins reluisantes. On ne se retrouve pas à la tête d’un tel empire sans avoir su tisser des amitiés politiques – pratique quand on doit gérer un gouffre financier comme la Cité du Cinéma -  ni en cherchant à devenir, dans les cœurs de ses employés, un patron adorable. Bien qu’il aime se poser régulièrement en victime, on ne s’étonne guère lorsqu’il perd un procès pour contre-façon. L’histoire du septième art regorge de salopards et Luc Besson n’est sans doute pas le type le plus sympathique qui soit. Toujours est-il qu’à côté de son travail de producteur, de patron de studio et de mécénat de l’éducation à la pratique de l’audiovisuel, c’est avant tout un réalisateur. Quoi qu’on pense de l’artiste, il a su construire une œuvre cohérente allant jusqu’à assumer ses obsessions les plus limites. Ce qui surprend quand on fait face à ses créations, c’est de retrouver piégés dans un même corps, un cynique et un naïf. Si l’on a pu dresser rapidement le portrait du premier, la sortie de Valérian et la cité des 1000 planètes peut aider à nous interroger sur le second.

Si vous avez vu Le 5e Element, alors vous avez vu  « Valérian et Laureline »

Il est assez étonnant de la part de l’auteur du Dernier Combat, d’avoir voulu porter à l’écran l’univers graphique de Mézière et les récits passionnants scénarisés par Christin. Nous ne souhaitons pas dire par là que l’influence de ces maitres ne transparaît jamais dans l’œuvre du réalisateur, mais au contraire parce qu’elle déborde de toute part. C’est la crise, on peut vous permettre d’économiser vos deniers: si vous avez visionné Le 5e Element, alors vous avez vu la transposition au cinéma de Valérian et Laureline par Luc Besson. Il y a parfois des raisons pour lesquelles des réalisateurs de renoms finissent par renoncer à leurs grands projets. On peut citer Sergio Leone qui transforma son désir d’adapter La recherche du Temps perdu de Marcel Proust en tournant Il était une fois en Amérique. On songe aussi à Paul Verhoeven qui s’est fait à l’idée que son biopic sur Jésus de Nazareth ne verra jamais le jour. Il suffit de lire son ouvrage sur le personnage historique pour comprendre qu’il utilisera ses notes préparatoires pour nourrir son prochain film sur la figure la plus charismatique des chefs de la résistance française: Jean Moulin. À son niveau Luc Besson avait réussi à faire son grand œuvre. Le 5e Element est un long métrage à la narration efficace, dont la mise en image profitait du travail de Jean-Paul Gautier pour les costumes et de l’aide non négligeable in fine de Mézière et Christin pour les décors. Evidemment, Chris Tucker et le final, confondant de naïveté, continuaient à prouver que Luc Besson ne souhaitait rien tant que de casser ses propres jouets. Cependant, la générosité de cette création originale permettait de poser un regard bienveillant sur ce cri d’amour au space opéra.

Dehaan n’est pas vraiment à son aise

Le problème est tout autre avec Valérian. En adaptant frontalement ce classique de la science-fiction, Luc Besson ne pouvait ignorer ce qui fait la substance de l’œuvre de Mézière et Christin: la richesse de l’univers visuel, certes, mais également le scénario. Le cœur du récit qu’alimenta Christin est la relation épique qui se noue entre Valérian et Laureline, ainsi que l’indépendance de cette dernière face à une diplomatie intergalactique essentiellement patriarcale. Progressivement, le scénariste, à travers les différentes histoires, finit également par dessiner un regard critique sur les échanges commerciaux. En plus d’être un récit d’aventures, une romance, les albums de Valérian et Laureline sont également des réflexions complexes sur l’économie de marché et l’autodétermination des peuples. La richesse scénaristique et le soin apporté à la construction des personnages tout au long des péripéties de ces agents intergalactiques permettent d’en faire une série populaire pouvant être dévorée aussi bien par des enfants que par des adultes. L’œuvre de Christin et Mézières peut s’apprécier comme un instant de détente, tout comme un sujet d’étude. En observant la trajectoire des films de Luc Besson, nous ne nous attendions pas à retrouver un tel niveau. Mais nous aurions aimé de la part du réalisateur de Nikita un peu plus d’ambition, ou en tout cas de respect vis-à-vis de la création originale. Il n’est pas étonnant que le cinéaste ait dépolitisé sa version de Valérian, se contentant d’un avis général sur les réfugiés à travers le personnage interprété par Robyn Rihanna Fenty. On ne peut que regretter, cependant, le traitement assez paresseux du peuple errant, orphelin de la planète Mül. Après une brève séquence musicale illustrant la création, au court des siècles, de la base Alpha, nous sommes confrontés à cette ethnie présentée de façon navrante comme une version SF du bon sauvage. On a beau être bienveillant, la manière dont l’artiste expédie le scénario handicape fortement le film.

une erreur de casting


Besson étant un éternel romantique, il feind de s’intéresser à la relation électrique qui fait une grande partie le sel des échanges entre Valérian et Laureline. Là encore, il faut se rendre à l’évidence, le compte n’y est pas. On a beau toujours être enthousiaste à l’idée de voir évoluer au cinéma l’étrangeté qui se dégage des corps de Dane Dehaan et Cara Delevingne, il y a comme une erreur de casting. On sent d’ailleurs que Dehaan n’est pas vraiment à son aise sur fond vert. Mais c’est surtout son air d’éternel adolescent et sa voix si particulière qui déstabilise. En face de lui, c’est une femme en pleine possession de ses moyens que nous montre Besson. Cara Delevingne est aussi à l’aise dans la séduction que dans l’action, tout comme lorsqu’il s’agit de remettre Valérian à sa place. De façon surprenante, bien qu’on ne l’imaginait pas camper ce rôle, l’actrice arrive à convaincre. Le déséquilibre est total là où l’idée même de Valérian et Laureline était d’établir une certaine représentation de l’équité des genres. Pourtant, le réalisateur est gêné par cette héroïne très éloignée des standards de la femme enfant que le cinéaste aime à filmer. Personnage de base très sexualisé, Laureline est tout sauf une pucelle et Besson n’arrive jamais à la plier à ses fantasmes. L’embarras est chez lui total, puisqu’il va jusqu’à effacer la place centrale de cette femme dans le titre même du long métrage. Au féminisme revendiqué de l’œuvre d’origine s’affirme aujourd’hui le rapport compliqué de Luc Besson au sexe opposé. A l’aise avec l’image de la lolita, il est moins habile avec ce personnage de femme forte. C’est pourquoi, sans doute, le rôle de Laureline est mis au second plan, bien que son interprète inspirée par le personnage arrive à s’émanciper du projet créatif de Luc Besson. Le résultat paradoxal, c’est que Laureline s’impose, malgré l’auteur, comme le personnage principal. Incapable de réfléchir sur ses névroses, le démiurge s’impose encore une fois en control-freak. Il est évident, que l’artiste a saboté son œuvre en voulant à tout pris décréter qu’il est un auteur. Celui qui est derrière le scénario doit être le réalisateur selon l’adage de la nouvelle vague. C’est probablement là d’où vient la naïveté de Besson, de croire encore à cette idée de l’auteur, tout en espérant courir après les avancées technologiques du cinéma hollywoodien. Avant de s’attaquer à La Menace Fantôme, George Lucas avait bétonné son scénario. De cette manière il a pu rendre hommage autant aux œuvres de Christin et Mézière qu’à tout un tas de contes et légendes provenant des temps antiques de l’humanité.

Valérian et Laureline, sur une zone ensablée

Faut-il dès lors enterrer Valérian et la cité des mille planètes . Pas si simple, car à l’occasion d’une séquence, Luc Besson réussit à sauver les meubles et à démontrer qu’il vaut mieux que ce qu’il veut bien, généralement, montrer. On sent, évidemment le moment de bravoure, l’exercice de style. Pourtant en mettant en scène l’infiltration de Valérian et Laureline dans une zone marchande virtuelle, au milieu d’un astre désertique, le réalisateur nous présente ce qu’aurait pu être l’ensemble du film si le cinéaste s’était donné plus d’ambition. On pense, alors, au meilleur de Paul Greengrass à cette façon de réussir à prendre par la main le spectateur pour l’entrainer dans une course poursuite à la structure pour le moins complexe. Construite sur trois niveaux de perception, il s’agit pour Besson de nous faire partager le regard de protagonistes distincts sur une même action, mais ressenti à travers des réalités différentes. Alors qu’ils ont pour mission de se saisir d’un réplicateur, espèce de bestiole capable de produire des perles de carburant, nos agents intergalactiques se voient secondés par une équipe commando leur servant de renfort. Si ces derniers restent en retrait, en spectateurs, ils ne perçoivent de la scène que les gesticulations de Valérian et Laureline, sur une zone ensablée, contre des chimères, au milieu de quelques touristes de l’espace. Les deux héros sont, eux, plongés, via des casques de réalité virtuelle, dans un supermarché géant. Mais le contexte se complique, puisque le réplicateur se négocie uniquement au marché noir, qui se situe dans une sorte de Dark-web. C’est au tour de Valérian de pénétrer un troisième monde, auquel Laureline n’a pas accès, grâce à des lunettes VR de contre bande. Évidemment la situation échappe à Valérian qui doit trouver une façon de semer ses poursuivants pour ne pas périr sous les tirs ennemis. Laureline stoïque, dans sa propre VR pacifiée, vient en aide à son compagnon dès que celui-ci est à l’arrêt. En une scène, Luc Besson arrive à traduire avec les moyens du cinéma toute la richesse de l’œuvre de Christin et Mézière: action, humour, sensualité, commerce et réflexion politique dans un incroyable univers graphique.

Valérian et la cité des mille planètes, de Luc Besson avec Dane Dehaan, Cara Delevingne, Clive Owen, Robyn Rihanna Fenty. 2h17. En salle.

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l'université pour y faire grève et bouffer du film. Je m'y passionne pour la critique et l'écriture de scénario. Depuis, je m'efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l'ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

2 Comments

  • Pitié, écrivez « c’est de retrouver piégÉS dans un même corps, un cynique et un naïf. »

    • Répondre août 3, 2017

      HavaForEver

      Les gens sont vraiment misérables: la seule chose qu’ils trouvent à dire sur ce texte très bien écrit, instructif, riche en idées, très élaboré du point de vue de l’analyse cinématographique et tout à fait percutant en général;
      est de relever une faute d’orthographe…

      Vous avez quelqu’un à qui en parler cher Georges? Je pense qu’il y a matière à discussion…

      Au passage, bravo et merci à Gaël pour cette critique de grande qualité!

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