L’Assemblée : Problemos

À la veille de 2016, le lobbyiste ultra-libéral Pierre Gattaz promettait à la suite des massacres du 13 novembre 2015 un état d’urgence économique profitant des lois d’exception. Dans un même geste, le gouvernement décida d’arrêter ou d’assigner à résidence, parfois à l’aide des commandos du RAID, des opposants politiques. Il faut dire que ces écologistes, ces anarchistes avaient manifesté leur opposition à l’entre soi des multinationales de l’énergie réunies autour d’une table pour discuter de l’avenir de la planète avec les puissances publiques lors de la Cop 21. Un cri de colère se faisait entendre. On se réveilla alors dans la rue avec d’importantes manifestations contre l’état d’urgence et surtout son détournement à des fins de répression sociale. La foule était bien consciente que ce régime temporaire allait être appliqué durablement pour faciliter les prochaines « réformes ». La Place de la République, sous la pluie, était devenue depuis un an une sorte d’immense mémorial à l’allure de mausolée. Il était bien difficile de ne pas penser à toutes les victimes des massacres de 2015. Il n’y avait guère d’espoir dans les têtes, et pourtant il y eut un léger tremblement du paysage au début du mois de février avec la sortie du documentaire Merci Patron. Son impensable succès public agit comme un déclencheur. « Il se pourrait bien qu’il se passe quelque chose », dira plus tard l’économiste et philosophe Frédéric Lordon lorsque le 31 Mars 2016 la place de la République fut occupée. François Ruffin, connu jusque là, comme le facétieux journaliste de Fakir et pour avoir fourbi ses armes sur France Inter au sein de l’émission de Daniel Mermet Là-bas si j’y suis a réussi avec Merci Patron à redonner le sourire à tout un peuple et surtout, une raison d’espérer des lendemains qui chantent. Assumant l’influence évidente de Michael Moore sur son travail, Ruffin a mis en scène la fragilité d’un colosse du Cac 40 : Bernard Arnaud, président de LVHM. Avec la complicité du couple Klur, vieilles connaissances ouvrières, ils ont réussi à forcer Arnaud à poser un genou à terre, le temps d’une incroyable ruse. Ce qu’a créé le succès populaire de ce drolatique documentaire, c’est une poche de résistance de bonne humeur au moment même où le gouvernement commençait à communiquer sur la dorénavant célèbre Loi Travail.

La Place de la République, sous la pluie, était devenue depuis un an une sorte d’immense mémorial (crédits photo: Gaël Martin)

C’est en se faufilant dans cette brèche que des vidéastes officiant sur YouTube ont donné le top départ d’un mouvement historique contre la dernière attaque des néoconservateurs français. Avec On Vaut Mieux Que Ça, ils ont donné une visibilité aux entorses quotidiennes du patronat au code du travail et à la douleur des jeunes travailleurs. Ils n’en doutaient pas, mais l’application de la Loi Travail allait mathématiquement créer encore plus de souffrance dans le monde du travail. C’est pour les mêmes raisons que l’écologiste Caroline de Haas a lancé une pétition contre cette loi et rencontra un tel succès, qu’il était visible qu’un truc se préparait dans l’air. L’appel à manifester contre La Loi Travail d’un syndicaliste à travers une simple page Facebook eut un tel retentissement que le vieux monde, dorénavant, ne pourra plus dire que ce qui se passe sur internet, reste sur internet. Les centrales syndicales qui n’ont pas vu le coup venir, ont vu des milliers de personnes se réunir sur la Place de la République, sans appel des syndicats. Il se passait enfin quelque chose. C’est de ce fourmillement d’initiatives qu’est né véritablement Nuit Debout, un mouvement citoyen bénéficiant du savoir de groupes politisés ou de syndicalistes, mais ne répondant à aucun mot d’ordre d’aucune centrales syndicales, ni de partis politiques. Si Ruffin et sa team ont eu l’idée originelle d’occuper la place de la République durant toute une nuit, ils se sont vite fait dépasser.

c’est l’histoire de ce dépassement que raconte Mariana Otero.

Et c’est précisément l’histoire de ce dépassement que tente de raconter la documentariste Mariana Otero. Comment un matin, on s’est mis à parler, à se réunir, à partager nos expériences et à briser l’utopie néolibérale de l’individualisme isolé. Comment progressivement nous avons réussi à « leur faire peur ». L’Assemblée est la redécouverte du pouvoir politique que possède tout un chacun et de l’aspect subversif de la parole, de l’échange et du rassemblement. L’agitation historique contre la Loi Travail est un mouvement protéiforme qu’il aurait été présomptueux de vouloir synthétiser en une seule œuvre. Sa forme la plus subversive, Nuit Debout, ne peut elle-même être traitée en un seul segment. On mesure le caractère exceptionnel de cette vitalité politique rien qu’en constatant qu’un an à peine après les débuts de l’occupation de la place, le cinéma nous a déjà offert trois œuvres proposant de réfléchir à chaud sur ce qu’il s’est passé. Étonnamment, Problemos d’Eric Judor, Paris est une fête de Sylvain George et aujourd’hui L’Assemblée de Mariana Otero donnent a eux trois une première vision assez juste de ce qu’ont été les plus grands moments de Nuit Debout. Le rire, la poésie et la parole qui brise l’impuissance qui nous était jusque là proposée.

La place de la République est devenue une place enchantée

Le 32 mars au matin, la Place de la République n’était plus synonyme de morts, de larmes et de détresse, mais d’un peuple qui a décidé de se relever et de ne plus être à genoux. La place de la République est devenue une place enchantée où les prises de paroles furent rythmées par des moments artistiques, principalement musicaux. Il était donc normal que la cinéaste Otero s’intéresse à ce qu’il se passait. Donner une forme, offrir un instant de cinéma en se fixant comme objectif d’axer son œuvre sur la parole et le chemin qu’elle se creuse pour atteindre progressivement une foule de plusieurs milliers de personnes, est un pari osé. Filmer la parole est une chose loin d’être aisée, pourtant la cinéaste réussit à faire comprendre à l’observateur extérieur comment s’est organisée l’agora de Nuit Debout. La façon dont la première prise de parole de Ruffin et Lordon a donné une impulsion et comment, dès le lendemain L’Assemblée a donné lieu à la création d’une multitude de commissions aux ambitions pratiques (sécurité, cuisine, diplomatie) artistique (commission poésie, Artistes Debout) ou la volonté des occupants de prendre en charge eux-mêmes la médiatisation du mouvement (Radio Debout, Télé Debout). Comment l’Assemblée s’est d’abord constituée en choeur puisant son influence dans celui de la Grèce antique. La parole des intervenants reprise en écho par l’assistance, par vague jusqu’à atteindre les occupants les plus éloignés de la tribune.

Mariana Otero à choisi d’accompagner le mouvement comme témoin

De la même manière, profitant de son statut de cinéaste, Mariana Otero a choisi d’accompagner le mouvement comme témoin, et ce faisant, laissant à Nuit Debout le temps de se développer, observer les tensions internes et la façon dont la violence d’État a réussi à faire éclater cette parole, sans avoir réussi à faire taire l’idée qui s’est pourtant développée sur la place. C’est sans doute là où se situe le principal problème du film : en se concentrant sur la parole, à l’exception d’une échappée à l’Assemblée nationale, Mariana Otero ne montre qu’une partie du décor. Elle prend le risque de résumer Nuit Debout à ce que dénonçaient les médias aux ordres du CAC 40 : une bande d’intellos précaires qui ne faisaient que parler. Là où au contraire il y eut, certes un moment d’échange, mais aussi une prise de conscience de la possibilité d’une vie en autogestion, d’une alliance improbable entre des gens de sensibilités diverses, qu’elles soient anarchistes, communistes ou sympathisantes du Parti Socialiste. Un véritable retour à la Commune de Paris, là où s’est construit la première Internationale. Si à l’instar des Indignados, Nuit Debout a eu un écho mondial, ce n’est pas seulement pour ces tours de paroles, cette agora.

Problemos d’Eric Judor, Paris est une fête de Sylvain George et aujourd’hui L’Assemblée de Mariana Otero donnent a eux trois une première vision assez juste de ce qu’ont été les plus grands moments de Nuit Debout. (Crédits photo: Gaël Martin)

La Place de la République a été pendant quelques mois le lieu d’un mouvement qui décida de ne pas se prononcer contre l’aspect protéiforme de l’agitation anti-Loi Travail, qu’elle soit pacifique ou qu’elle utilise l’auto-défense populaire. Un lieu où sont venus s’exprimer des intellectuels du monde entier, des penseurs progressistes luttant depuis des décennies contre le néolibéralisme. On a pu y voir s’exprimer autant Frédéric Lordon, que les Pinçon-Charlot, que Yanis Varoufakis, Richard Stallman, Denis Robert (venu lui aussi tourner quelques images en tant qu’observateur), David Graeber ou encore Mathieu Burnel (Proche de Julien Coupat et du Comité Invisible, que l’on aperçoit au détour d’un plan). Dans le Monde Libre d’Aude Lancelin on apprend que c’est la possibilité d’échanges entre un peuple en colère, plein d’espérance et nombre de ces penseurs qui a commencé à « leur faire peur ». Il est dès lors dommage que Mariana Otero ait fait le choix de ne s’intéresser principalement qu’aux « anonymes » s’engageant souvent dans un combat politique pour la première fois. On sent à la fin du film la fatigue et l’incompréhension des occupants de la place face à l’ultra-violence policière, mais puisqu’elle est à peine montrée dans l’Assemblée nous avons l’impression qu’elle est exagérée. Pourtant entre Mars et Juin, trois manifestants ont fini dans un état critique et de nombreux autres énucléés. En Bretagne, des enfants ont eu les os brisés par des policiers. D’autres manifestants ont eu des doigts arrachés, voire ont été émasculés. Des lycéennes et des étudiantes ont reçu des menaces de viols de la part des forces de police. Pour la première fois depuis longtemps, des policiers ont menacé la foule de leurs armes de service. Il est normal d’être ahuris après des mois de luttes, d’occupations de place, lorsqu’on se retrouve au début de l’été à devoir manifester « en cage » sous la pression policière munie de fusils d’assaut. Bien que le film utilise des intertitres indiquant le refus du dialogue et le passage en force du gouvernement, le spectateur ne saura quasiment rien du niveau de violence à laquelle ont dû s’opposer les occupants de la place de la République et les milliers de manifestants qui, un soir, ont décidé d’occuper des places et de dire : ça suffit.

les milliers de manifestants, un soir, ont décidé d’occuper des places et de dire : ça suffit. (crédits photo : Gaël Martin)

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l'université pour y faire grève et bouffer du film. Je m'y passionne pour la critique et l'écriture de scénario. Depuis, je m'efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l'ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

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