The Florida Project : It’s a Small, Small World

En 2012, Harmony Korine faisait s’effondrer la spirale auto-destructrice de son Spring Breakers dans la ville de St. Petersburg, sur la côte ouest de la Floride. Cinq ans plus tard, Sean Baker, encore auréolé du succès critique mérité de son Tangerine tourné intégralement à l’iPhone, pose sa caméra dans un motel miteux de la banlieue d’Orlando, toujours en Floride, à quelques encâblures de la féérie de Disney World et des innombrables parcs d’attraction d’écart. En cinq ans d’intervalle, peu d’oeuvres ont su aussi bien saisir un pan essentiel de la pop culture contemporaine : la relation conflictuelle de l’Amérique dans son ensemble avec le Sunshine State.

De l’autre côté de l’Atlantique, on dit souvent que c’est principalement ici que Donald Trump a arraché l’élection présidentielle à Hillary Clinton. Le pays entretient un rapport particulier à l’un de ses états les plus ensoleillés, un rapport mêlé de fascination et de mépris ostentatoire. La Floride, dans l’esprit de beaucoup de gens, c’est l’état roi du bling-bling, un état de ploucs trash s’habillant n’importe comment, se comportant comme des porcs et dont il fait bon se moquer. D’innombrables memes sont nés à propos de la Floride, constamment moquée, rabaissée. Les Floridiennes feraient passer les cagoles du Sud pour des dames de la haute société. La Floride, c’est l’état roi des faux bronzages, des couleurs fluo, des douchebags, c’est l’état de Pitbull (Mr 305) et ses hélicos, des yachts de milliardaires, du Mount Trashmore (un parc naturel bâti sur une ancienne décharge à ciel ouvert), des alligators qu’on retrouve un peu partout dans les faits divers….

Pour comprendre dans son essence ce qui fait l’essence de ce sentiment antinomique, Sean Baker livre avec The Florida Project une bombe qui résume mieux que quiconque l’essence du trash associé à la Floride. Pendant presque deux heures, le réalisateur empile les personnages les plus bigger-than-life et les plus vulgaires possibles, bien souvent des mères indignes qui laissent traîner des gosses impossibles à maîtriser. Ca pète, ça rote, ça vomit, ça balance des fuck, ça « flip the bird« , ça se tabasse, ça s’engueule encore et ça bouffe n’importe quoi. Il n’y a pas une once de distanciation poétique dans The Florida Project, qui assène brutalement en pleine gueule et avec la frénésie d’une hyène dopée au Red Bull toute la crudité dans la vie de ce motel blafard mais aux murs violet fluo et jaune poussin.

Tout est à la fois incroyablement coloré, incroyablement laid et incroyablement fascinant dans la zone où vivent Halley (Bria Vinaite, repérée par le réalisateur sur Instagram), sa fille Mooney (Brooklynn Prince, blase de starlette et réacteur nucléaire à elle toute seule) et leurs amis/voisins. Tout ce petit monde est surveillé de près par Bobby, manager dépassé et constamment au bord du pétage de câble campé merveilleusement par le grand Willem Dafoe. Ce monde est un monde de superlatifs, un Affreux, sales et méchants relooké par les talk-shows voyeuristes de la chaîne câblée TLC qui font le bonheur des zappings et des réseaux sociaux. Mais ce monde est aussi celui d’une extrême pauvreté, d’un désoeuvrement social et affectif, le monde de naufragés de l’Amérique qui vivotent d’allocs, de petits trafics et combines pourries pour payer le misérable loyer de leur piaule, tandis que les propriétaires ne pensent qu’à une chose : qu’ils gênent le moins possible les touristes qui empruntent l’autoroute à côté.

Trash is Beautiful

The Florida Project montre l’envers de l’Amérique de Disneyland et raconte l’histoire d’un urbanisme hideux, déstructuré et totalement incontrôlé, où les stands de parcs d’attraction ont envahi les alentours. C’est à qui aura la boutique la plus énorme, la plus criarde, qui mettra sur son toit une gigantesque orange ou une grosse tête de magicien. Les motels eux-mêmes renvoient directement à cet imaginaire : ils s’appellent Futureland, Magic Castle ou Arabian Nights et longent tous la nommée Seven Dwarves Lane (l’Allée des Sept Nains). Autant qu’une chronique sociale, le film de Sean Baker est un formidable documentaire à charge sur le délabrement urbain des zones résidentielles d’Orlando, où pullulent aussi bien les boutiques de souvenirs en tocs que les cliniques médicales à l’abandon et les résidences en ruine. L’ombre de Disney World, d’Universal Studios et compagnie flotte sur les vies des habitants du motel, qui n’en semblent pourtant jamais aussi loin.

Et là réside toute la force du film de Baker : renverser le rapport de rejet initial par une forte dose d’empathie jamais putassière. Baker n’amnistie pas le comportement de ses personnages, de ces enfants qui crachent sur les autres, qui font brûler ou balancent tout ce qui leur tombe sous la main, ou de cette Halley qui mène sa vie sans se soucier une seconde des gens qui l’entourent en étant toujours excessive, exécrable et invivable. Il replace cependant leur quotidien dans la misère économique, urbaine et sociale à laquelle ils sont confrontés, et montre surtout comment ils ont développé, presque en forme de réaction, leur propre culture.

L’Amérique de The Florida Project, c’est celle d’une culture qui a déjà dépassé ces frontières : celle des prénoms les plus uniques qui soient, celle qui se fascine pour les objets en toc des chaînes de téléachat, la bouffe synthétique et les vidéos de bastons postées sur World Star Hip-Hop. Sans la glamouriser avec l’oeil du citadin narquois venu observer les bêtes de foire, Sean Baker magnifie cette réalité en la fondant dans le paysage, non seulement de ce motel si particulier, mais aussi dans le ciel floridien, qu’il immortalise dans ses crépuscules arc-en-ciel et ses soleils éblouissants. Et l’on traverse ce tunnel ininterrompu de flashs et de cris stridents comme on traversait le cauchemar éveillé de Spring Breakers : avec admiration.

L’une des plus belles scènes du film nous montre l’anniversaire de la petite Jancey, la meilleure amie de Mooney. En guise de gâteau d’anniversaire, un petit cupcake surmonté d’une bougie. Au loin, dans la nuit, venant sans doute d’un des parcs alentour, un immense feu d’artifice multicolore illumine le ciel nocturne. D’un côté, la couleur est chaleureuse, belle, et fait rêver. De l’autre, elle repousse comme un vecteur de misère. L’Amérique à deux vitesses, le rêve américain et son envers, tous les deux sont là, sous nos yeux. Mais au moins ils l’auront eu, leur feu d’artifice. La superbe scène finale du film, sans la révéler, ne fait qu’enfoncer le clou : le rêve est là, si près, si loin.

The Florida Project de Sean Baker avec Bria Vinaite, Brooklynn Prince, Willem Dafoe…, 1h55

Hubert Bonisseur de la Bath de la critique française, ma plume a la finesse d'un klug aux marrons de Monsieur Preskovic. J'aime Bill Murray plus que de raison. Par contre, j'aime pas trop les voleurs et les fils de pute. Je suis là parce que je connais l'ouvreuse. J'officie aussi sur le site de Première parce que ça sonne bien sur un CV.

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