Sicilian Ghost Story : Sicile, la famille

Pendant qu’une partie de la critique s’agglutinait le long des portiques de sécurité pour aller voir le Wonderstruck de Todd Haynes, une foule nettement plus clairsemée (les petits vieux et les lycéens dorment encore) s’était donné rendez-vous pour l’ouverture de la Semaine de la Critique. Toujours aussi intrigante à suivre, la sélection dirigée par Charles Tesson nous offrira sans doute encore une pépite au programme, qui comme souvent ne finira pas au palmarès final (on se souvient du snobage de Grave l’an dernier les amis, faîtes pas genre en nous remettant Julia Ducournau et Garance Marillier sur l’affiche). Encore faut-il être là au bon moment.

Cette pépite, s’est-on dit, ça pouvait être Sicilian Ghost Story de Fabio Grassadonia et Antonio Piazza. Les deux réalisateurs, révélés en 2014 par Salvo (chaudement recommandé par Gaël en ces lieux), revenaient sur la Croisette avec ce qui s’annonçait comme un conte amoureux entre deux adolescents sur fond de mafia et de fantômes. Une approche onirique au point de rencontre entre deux sous-genres de cinéma qui sonnait comme une ouverture qui fait sens en regard de l’identité insufflée chaque année à la programmation de la Semaine.

Luna (Julia Jedlikowska, jolie révélation avec sa mine renfrognée de rigueur) est amoureuse de son camarade de classe, Giuseppe, qui on le comprend assez vite, l’aime bien elle aussi. Sauf que Giuseppe est fils et petit-fils de mafiosi. Et les activités suspicieuses de sa famille vont très rapidement lui retomber dessus. Un jour, Giuseppe disparaît. Les jours deviennent des semaines et Luna décide de se battre pour le retrouver, contre leurs deux familles. Flirtant toujours des deux côtés de la ligne entre le polar de fait divers (le personnage de Giuseppe est directement inspiré d’un adolescent enlevé pendant plus de deux ans par la mafia dans les années 90) et film de fantômes (en sont-ils réellement ?), Sicilian Ghost Story se pose comme un ilot méditerranéen de la Carte du Tendre adolescent, une sorte de pendant italien au Restless de Gus van Sant, bien que les deux œuvres ne soient pas hantées par les mêmes visions de la mort.

L’emballement devrait être total mais ne déboule que sur un enthousiasme tiède, voire un pire pour ceux qui sont réfractaires aux bluettes. Sicilian Ghost Story ne refuse en effet jamais le gros trait, l’effet de style généreux, avec un effet très souvent à double tranchant. Quand il tape juste, le film de Grassadonia et Piazza développe des images de cinéma marquantes, de très beaux plans sous-marins, et une décharge empathique attendrissante, à l’image d’une très belle séquence de déclaration d’amour épistolaire.

C’est pour mieux te manger, mon enfant

Mais quand il se rate, Sicilian Ghost Story flirte avec l’arty poseur et la sucrerie ampoulée. Entre effets fish eye un peu nauséeux qui rappelle un meme Twitter, symbolique un peu lourde du Petit Chaperon rouge et gros plans sursignifiants (à quand un véritable Grenelle des close-ups sur un œil ?), la soupe est parfois un peu épaisse à avaler. Pas dénué de quelques longueurs, le film parlera davantage à ceux qui cherchent l’évasion de Roméo et Juliette par-delà le Thanatos qu’à ceux qui espéraient un Gomorra pour ados.

Tout au long de ses deux heures (un poil longuettes), Sicilian Ghost Story fait passer son spectateur par plusieurs stades, qui prendront chez chacun plus ou moins grande importance selon le degré de patience des uns et des autres. Une fluctuation symbolisée dans ce final un peu bordélique, tour à tour grotesque, tragique, lumineux, fantasmagorique… mais aussi dans l’image du film signée Luca Bigazzi, chef opérateur attitré de Paolo Sorrentino, avec lequel le film partage de manière évidente le goût de l’excès dans la recherche de l’émotion.

Sicilian Ghost Story ne sera à coup sûr le film le plus virtuose que nous offrira la Semaine de la Critique cette année, ni le plus aride. Mise en bouche un peu bourrative mais colorée et vivante, le film saura parler à ceux qui lui pardonneront ses erreurs pour en retirer la sincérité de l’amour qu’il met en scène. Un vrai film adolescent pour ainsi dire.

Sicilian Ghost Story de Paolo Grassadonia & Antonio Piazza, avec Julia Jedlikowska, Vincenzo Amato…

Hubert Bonisseur de la Bath de la critique française, ma plume a la finesse d'un klug aux marrons de Monsieur Preskovic. J'aime Bill Murray plus que de raison. Par contre, j'aime pas trop les voleurs et les fils de pute. Je suis là parce que je connais l'ouvreuse. J'officie aussi sur le site de Première parce que ça sonne bien sur un CV.

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