Dire que l’on attendait Eric Judor au tournant serait un doux euphémisme, tant la gêne suscitée par sa suite de La Tour Montparnasse Infernale nous restait en travers de la gorge. En effet, les tant attendues retrouvailles d’Eric et Ramzy avaient accouché, c’était l’an dernier, d’un produit embarrassant, nous plaçant dans la désagréable position qu’est celle d’un mec retrouvant un ami d’enfance avec qui il s’est tant marré, mais à qui désormais il ne sait plus vraiment quoi dire.

Sorte de village d’Asterix

Autant ne pas y aller par quatre chemins, Problemos, son troisième film, après Seuls Two (qu’il co-réalisait avec Ramzy) et La Tour 2 Contrôle Infernale, replace le Aimé de H au sommet du game du cinéma comique français qui fait vraiment rire.

L’histoire, c’est celle d’un petit couple de Parisiens bien BCBG amené à faire un détour sur la route de ses vacances par une ZAD type Notre-Dame-des-Landes, où Madame souhaite recroiser son ancien prof de yoga. Sorte de village d’Asterix, ce lieu où la part belle est faite à la nature contre les CRS génère, et c’est bien là le fond de commerce du sieur Judor, son lot de stéréotypes rigolos.

Evidemment, ses habitants parlent aux arbres, pratiquent le poly-amour, ont les cheveux longs et ne mangent pas de viande. Evidemment, ceux-ci seront la cible de la majeure partie des gags du film. Mais là où le procédé diffère des A Bras Ouverts et consorts, c’est dans le traitement qu’Eric Judor réserve à son personnage de mec un peu paumé, un peu gêné, un peu maladroit, un peu connard, très très obtus.

le mécanisme humoristique fonctionne en deux temps

A l’arrivée du couple dans la tribu, lorsqu’à lui et sa fille sont confisqués les téléphones portables « parce que certains ne supportent pas les ondes », le mécanisme humoristique fonctionne en deux temps. D’abord, on s’amuse de la réaction d’Eric Judor, qui réplique en jurant « le laisser en mode avion », puis on rit lorsque celui-ci hurle sur sa gamine refusant de lâcher son portable, provoquant un gros blanc et se faisant d’emblée bien voir de l’ensemble du groupe.

Aux manettes avec lui, ça n’est pas Quentin Dupieux ni Ramzy, mais Blanche Gardin, l’humoriste, co-créatrice de la mini-série Parents, Mode d’Emploi. Celle-ci interprète dans le film le rôle d’une des grandes figures de la tribu, la plus babos de tous, ayant refusé de donner un prénom et un sexe à son enfant, « pour ne pas lui coller d’étiquette sur le front ».

Toute la première partie du film, où Judor arpente et découvre la tribu, est une succession de scènes génératrices de gros fous-rires, avec une mention spéciale à ce cercle de parole traitant de la possibilité qu’auraient les femmes de réguler leurs règles. Le film ne fonctionnerait que comme un amas de sketches s’il ne portait pas en lui cette dimension résolument apolitique. Les ZAD n’y sont pas vraiment dépeintes comme autant de communautés se battant pour une cause, plutôt comme des lieux permettant à des énergumènes rigolos de vivoter à leur rythme, selon une règle majeure de non-règles. Aussi, les chefs sont ceux-ci mêmes qui disent qu’il n’en faut pas, et le personnage de Judor de bêtement refuser d’accepter ce paradoxe, remettant maladroitement continuellement sur le tapis celui-ci.

Là où le film est brillant, c’est dans le portrait paradoxal qu’il dresse du personnage d’Eric Judor : celui d’un mec marié mais qui voudrait bien voir ailleurs, père attentionné quoique passant son temps à gueuler sur sa gamine. Sa vie est faite de paradoxes plus tacites, plus enfouis. Et s’il est prompt à pointer ceux des zigotos chelous, lui trouve toujours le moyen de rebondir lorsque les siens sont prêts à être discutés.

montrer le ridicule de l’humanité

La magie Judor, c’est de montrer le ridicule de l’humanité, la mauvaise foi de chacun, et de nous renvoyer tout ça dans la gueule à coup de végans qui ont des orgasmes en bouffant des protéines, et de Parisiens mariés cool prêts à se faire passer pour des producteurs de télé-réalité pour baiser des bimbos du tiers de leur âge. Devant Problemos, on pense pas mal à l’humour cinglant et jouissif du Green Inferno d’Eli Roth.

La deuxième partie du film file cette idée selon laquelle le monde n’est que mauvaise foi. L’humanité hors-tribu est confrontée à une grande pandémie, et la tribu devient le dernier espace de vie sur terre. Passée l’euphorie de « pouvoir tout recommencer à zéro », les zadistes sont vite confrontés à la tentation des castes. Ils rejettent l’un des leurs, qu’ils pensaient chamane suite à un état de transe qui était en réalité un état d’ébriété. Un mec de la tribu, aussi, plus débrouillard que les autres, se construit une cabane avec une éolienne, de l’électricité, une douche et plein de gadgets, suscitant la jalousie du groupe qui se disloque. En gros, c’est comme dans Astérix et le Domaine des Dieux.

Tout le monde est affreux, sale et égoïste, parce que l’humanité est ainsi faite. En isolant sa tribu comme il le faisait avec son duo de Seuls Two, Judor parvient à extraire ses protagonistes du monde réel (l’école Quentin Dupieux), et se sert de l’univers créé pour s’octroyer tous les droits. Et de fait, même si sur le papier les gags ont l’aspect de ceux-là mêmes qui font gerber dans les bêtises limites du moment type A Bras Ouverts, dans la réalité, ceux-ci ont la saveur de fous rires embarrassés mais incontrôlables, car décontextualisés de tout, foncièrement apolitiques. Eric Judor permet à la fiction de reprendre ses droits, sous couvert de gags qui marchent, donc.

Au milieu de l’océan de nullité que devient peu à peu la comédie française, la petite ZAD du ciné vraiment rigolo tricolore a donc (re)trouvé en Eric Judor son bien chouette chef de meute.

Problemos de Eric Judor, avec Eric Judor, Blanche Gardin, Youssef Hajdi, Celia Rosich, Michel Nabokov, Dorothée Pousséo, Claire Chust. 1h25