Birth of a Nation : Une révolution tuée dans l’oeuf

Naissance d’une nationBirth of a Nation. Difficile de ne pas entendre derrière ces mots le souvenir du film du même nom signé de D. W. Griffith en 1915, aussi influent pour l’histoire du cinéma que rétrospectivement hallucinant de racisme assumé et difficilement regardable aujourd’hui. Pionnier du cinéma hollywoodien tel qu’on le connaît aujourd’hui (les plus grands de ses successeurs, de Chaplin à Kubrick en passant par Welles, ont validé son apport essentiel à l’essor du médium), Griffith était également un fils de colonel de l’armée confédérée, élevé dans le Kentucky des méthodistes du Sud, dont le schisme avec les méthodistes traditionnel irrigua la pensée de nombreux fondateurs du Ku Klux Klan.

Adapté de The Clansman de Thomas Dixon Jr., figure intellectuelle des trois premiers KKK, Naissance d’une nation retrace l’histoire de l’Amérique de la Reconstruction, cette période qui suivit la défaite des armées sudistes et l’abolition de l’esclavage par l’instauration du Treizième Amendement par Abraham Lincoln. Le premier Naissance d’une nation, évoquait en partie l’oeuvre héroïque des résistants du KKK face au désastre d’une Amérique ruinée par les fédéralistes. Ces derniers avaient mis fin à un régime esclavagiste au fond pas si inhumain que ça et dont les Noirs semblaient si bien s’accommoder qu’ils serait prêts à se battre aux côtés de leurs maîtres. Un propos assez ahurissant vu de 2016, où on en a heureusement fini depuis longtemps avec l’époque où on pouvait parler d' »échange de cultures » mutuellement bénéfique à tous…

Autant dire que si le film de Griffith reste encore aujourd’hui un prodige formel dont l’influence n’est aucunement à remettre en cause, l’idée de le concevoir se placer symboliquement en œuvre définitive de l’Amérique post-Guerre civile est assez difficile à intégrer. Dans un pays toujours plus ravagé par les conflits raciaux, à l’heure du mouvement Black Lives Matter et d’un KKK en pleine résurgence dont les têtes d’affiche et les drapeaux confédérés ont paradé fièrement dans le sillage du fraîchement élu Donald Trump à l’instar du sinistre David Duke, le cinéma américain avait définitivement besoin d’une Re-Naissance de sa nation.

Celle-ci est arrivée par l’intermédiaire de Nate Parker, acteur révélé entre autres outre-Atlantique par le succès d’estime de Beyond the Lights en 2014. Pour sa première réalisation, Parker s’offre toutes les casquettes (il réalise, tient le rôle-titre et co-scénarise le film) pour raconter l’histoire de Nat Turner, pasteur lettré noir choisi par les esclavagistes blancs pour tempérer la colère montante dans les champs de coton, devenu figure alternative de la révolte des esclaves pour leur liberté. Financé par les circuits parallèles indépendants, le film doit pour beaucoup à l’apport financer de l’ex-basketteur professionnel Michael Finley (qui avait déjà pris part à la production du Majordome de Lee Daniels) et de son ancien partenaire, un certain… Tony Parker. Oui, notre TP national.

Propulsé par l’énorme buzz reçu par le film après sa projection à Sundance, Birth of a Nation aurait dû prendre son envol et devenir le nouveau classique du cinéma patrimonial américain, celui qui placerait l’histoire des esclaves noirs au même plan que celle de leurs anciens esclavagistes filmés par Griffith. Sauf que… patatras. Pendant l’été, alors que la machine promotionnelle du film, voué à être catapulté vers la saison des Oscars, se met en place, Nate Parker voit ressurgir des accusations de viol formulées à son encontre. En cause, une relation sexuelle l’impliquant lui et son camarade de l’époque Jean McGianni Celestin. Les deux hommes auraient abusé sexuellement d’une étudiante ivre et inconsciente au moment des faits. Si Parker fut acquitté au terme de son procès malgré avoir avoué qu’il avait bel et bien pris part à l’acte en question, Celestin (crédité au scénario de Birth of a Nation), passa quant à lui quatre années derrière les barreaux.

Le scandale fait la une des journaux, notamment lorsque l’on apprend que la victime des agissements de Parker et Celestin s’est suicidée en 2012, victime de harcèlement depuis plusieurs années. Atteint par effet de ricochet, notamment lorsque l’une des actrices du film, Gabrielle Union, elle-même victime d’abus sexuels dans sa jeunesse, demanda à son réalisateur de s’expliquer sans ambiguïté, Birth of a Nation est vite retourné dans le placard des lobbyistes hollywoodiens.

Pourquoi un aussi long laïus avant de rentrer dans le vif du sujet me direz-vous ? Tout ça pour dire qu’il va être difficile de s’exprimer sur le film sans prendre en compte le contexte explosif qui a accompagné son existence. Et qu’il sera probablement encore plus difficile d’émettre un jugement dessus en mettant autant que possible ledit contexte de côté.

Sur plusieurs points, on peut voir Birth of a Nation à la fois comme l’antithèse du Free State of Jones de Gary Ross avec Matthew McConaughey sorti le 14 septembre dernier et oublié par la plupart de ceux qui l’ont vu dès le 15 (le film est aimable, mais on pourrait en dire autant d’un documentaire d’History Channel). D’abord parce que les deux films abordent deux moments différents de la lutte contre le système esclavagiste (le film de Ross commence en pleine Guerre de Sécession en 1862, celui de Parker trente ans plus tôt). L’approche de Ross, plus classique tu meurs, met l’emphase sur le conflit en lui-même, celui du pari de la petite histoire en marge de la grande Histoire. Et surtout, elle se concentre moins sur le sort des noirs américains que sur la conscience de l’homme blanc au cœur du conflit.

Birth of a Nation, lui, prend immédiatement le parti de l’opprimé, dont il ne quitte jamais le côté. Le script de Parker épouse la trajectoire de son héros en confrontant directement le manichéisme de sa situation. Ici, aucun esclavagiste blanc ne trouve grâce, pour la simple raison que, qu’il veuille ou non, le système qu’il coopte déteint sur lui, comme une pourriture qui ronge de l’intérieur. La maîtresse de maison pleine d’empathie qui apprend au jeune Nat à lire ? Elle l’arrache à sa famille pour le loger de force chez eux et lui conseille le « seul livre que les noirs peuvent lire », la Bible ? Le fils de famille qui se lie d’amitié avec lui ? Lui aussi suivra le sillon d’esclavagiste cruel comme les autres. Le manichéisme de Birth of a Nation est inébranlable car il met en lumière un système d’une telle inégalité et d’une telle inhumanité que tous ceux qui prennent son parti sont irrémédiablement voués à devenir l’ennemi. Y compris quand il s’agit du majordome noir (un peu à l’image de celui incarné par Samuel L. Jackson dans Django Unchained) qui conseille d’en tirer le meilleur parti possible. Tout un symbole, c’est justement par l’homme dont la classe dominante a voulu le pont entre les deux camps que se scelle la rupture définitive.

Le parcours de Nat Turner contient déjà en lui les grands débats qui nourriront les luttes des droits civiques plus d’un siècle plus tard, entre ceux qui prendront le parti de Martin Luther King et ceux qui choisiront celui des Black Panthers. Quelle place pour la violence dans une révolution ? Quelle justification apporter à des actes qui deviennent la seule alternative ? Assez intelligent dans sa manière de ne porter aucun jugement sur les agissements de son personnages, le scénario de Birth of a Nation montre aussi en quoi les questionnements de Nat Turner et de ses insurgés ont traversé les deux siècles qui ont suivi, et ont encore leur actualité aujourd’hui.

On en regretterait presque qu’un propos aussi louable et équilibré soit emballé dans un écrin aussi conventionnel. Le fil narratif du film n’apporte que trop peu de soubresauts, naviguant de scènes choc en scènes choc en naviguant comme sur un rail bien trop huilé. Si Nate Parker s’autorise deux ou trois embardées plus figuratives et lyriques, il n’en est pas moins dommage que le film ne s’attarde pas plus sur le déchirement intérieur de Turner et son rapport vacillant à la foi, ou bien sur certaines de ses victimes sacrificielles parfois reléguées au second plan. En choisissant la solution du biopic académique (assez richement illustré),  Birth of a Nation contient au final un peu trop ses élans pour un film qui se veut si révolutionnaire.

Au final, Birth of a Nation restera sans doute une notule de bas de page (qui reste toujours mieux que tout ce que peut nous pondre Lee Daniels) de ce mouvement de fond qui porte une nouvelle génération de réalisateurs noirs. La machine promotionnelle à Oscars, elle, est passée depuis longtemps. Et comme Denzel Washington a décidé de repasser derrière la caméra après dix ans d’absence, c’est désormais Fences qui a repris le flambeau.

Birth of a Nation de et avec Nate Parker, Gugu Mbatha-Raw, Armie Hammer…, États-Unis, 1h50

Sortie officielle le 11 janvier 2017.

Hubert Bonisseur de la Bath de la critique française, ma plume a la finesse d'un klug aux marrons de Monsieur Preskovic. J'aime Bill Murray plus que de raison. Par contre, j'aime pas trop les voleurs et les fils de pute. Je suis là parce que je connais l'ouvreuse. J'officie aussi sur le site de Première parce que ça sonne bien sur un CV.

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