Voilà un peu plus d’une journée que Cinématraque est arrivé au festival Les Œillades à Albi qui fête cette année sa vingtième année d’existence et qui, dès le discours d’ouverture de son président Claude Martin, cherchait à faire le deuil de l’édition précédente, marquée par les attentats de novembre dernier la veille même de son ouverture. Tous les commerces d’Albi sont fermés, et après dix heures de trajet pour arriver sur place, l’absence de personnes dans les rues est presque inquiétante. Et si la projection d’ouverture du film Cessez-le-feu, au titre équivoque, pourrait sembler morbide, ce n’est absolument pas la volonté du festival que de plomber l’ambiance, mais plutôt, grâce au premier film d’Emmanuel Courcol, d’opérer un parallèle habile entre les soldats meurtris de la première guerre dans le film et nous tous, meurtris par ce qui s’est déroulé il y a un peu plus d’un an. Pas exempt de défauts (comme tout premier film), Cessez-le-feu est pourtant un très bel hommage aux ancêtres ayant fait la guerre et notamment à ceux qui en sont revenus, vivant avec le fardeau de tous leurs amis morts au front. Le réalisateur a la bonne idée de ne pas sombrer dans le sordide, exorcisant les visions d’horreur dès le départ en nous plongeant dans la guerre (son introduction est superbe) pour mieux nous en extirper par la suite. Si le mélodrame ne fonctionne pas toujours (le couple Duris-Sallette est finalement assez banal) on retiendra un Grégory Gadebois tout en nuances et une retranscription superbe de l’époque. Emmanuel Courcol a réussi son pari : rendre hommage à ses ancêtres  – le film est dédié à son grand-père, ancien combattant -, mais aussi à ceux des autres.

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C’est le lendemain que tout s’enchaîne, que les rues d’Albi se peuplent et que le soleil nous accueille pour débuter les séances matinales où  se joignent à nous de nombreux élèves de lycée. Et pour cause, le film projeté est directement ciblé pour eux, en traitant du harcèlement, scolaire et sur internet. On n’épiloguera pas sur ce 1:54 québécois, triste film d’un réalisateur qui ne comprend tout simplement pas de quoi il parle. Le traitement est pompier, les dialogues sont mal écrits, et le traitement du sujet est si fataliste qu’il en devient contre-productif. Qu’a voulu dire Yan England avec ce film ? Impossible de le savoir : il ne nous montre que des victimes soumises, prêtes à sombrer dans le radicalisme, quand le magnifique Ben X de Nic Balthazar il y a déjà 8 ans, traitait la question avec cent fois plus de pertinence. On espère que cette tendance de films à « sujets d’actualité/pédagogiques » ne deviendra pas une norme créative. La volonté de créer un débat ne fait pas tout.

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C’est Dominique Cabrera qui remporte nos suffrages, en immortalisant le magnifique trio de Corniche Kennedy. Si on misait énormément sur la présence de Lola Créton (Un amour de jeunesse est encore dans nos cœurs), on est aussi agréablement surpris par Kamel Khadri et Alain Demaria. La réalisatrice parvient à saisir toute la fougue des deux jeunes comédiens, tour à tour timides et pleins d’espoir.  Elle immortalise chacun de leurs mouvements, chaque désir qu’ils ont de s’extirper de leur condition de gamins des quartiers populaires, faisant la chronique d’une génération trop vite mise de côté. On regrette que son geste quasi documentaire (elle a passé trois ans avec eux) soit formellement tiré vers le bas par le récit policier qui alimente la seconde moitié du métrage. Certes, celui ci offre un discours social et politique sur la lutte des classes, mais la corniche d’où saute le trio opérait déjà comme un territoire à défendre, un lieu d’échange entre les générations. Dominique Cabrera s’exprimant à ce sujet, estime que tourner à Marseille était nécessaire – un lieu différent ne lui aurait sans doute pas permis de développer autant le discours politique – , et si c’est parfaitement légitime, c’est un regret qui pointe encore dans notre tête. Malgré tout, ne boudons pas notre plaisir face à cette très belle adaptation de Maylis de Kérangal, autrement plus inspirée et inspirante que celle de Réparer les Vivants (aussi projeté durant le festival) qui ratait justement le coche sur cet aspect générationnel. Lola Créton irradie chaque plan de sa présence, quand les plongeons dans l’eau marseillaise nous donneraient presque envie de faire un arrêt sur image pour figer l’instant.

Pour ce qui est de Benjamin et moi, le travail continue, avec les projections à venir de Louise en hiver de Jean-François Laguionie (on mise beaucoup dessus), Les Mauvaises herbes (une autre production québécoise, espérons plus réussie que la première) et Wulu qui nous permettra de voir un peu de cinéma africain, la projection de La Fine équipe mardi soir n’ayant tout simplement pas réussi à remettre en valeur la cause noire au cinéma. On revient dès que possible, avec on l’espère, des images plein la tête.