Soy Nero : American Nightmare

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On sort de Soy Nero assez troublé, pris de vertige face à ce périple, digne de Sisyphe, que s’inflige le personnage qui donne son titre au film. Ce jeune mexicain, ayant passé toute sa jeunesse aux USA mais expulsé, à la mort de son père, vers le Mexique par l’administration étasunienne, est déterminé à traverser la frontière pour obtenir la nationalité de l’Oncle Sam. Suite à la tragédie du 11 septembre 2001, il est en effet envisageable pour un sans-papier d’être citoyen américain à la condition de s’engager dans l’armée et de revenir en vie du champ de bataille. Par une ironie glaçante, cette possibilité a un nom : le Dream Act.

Si la situation ne prête pas à sourire, le cinéaste iranien Rafi Pitts ne cherche à aucun moment le pathos, ni à faire de son film un geste militant contre l’impérialisme yankee. Au contraire, il met sa caméra au service de Nero et de son obsession : être citoyen, quoiqu’il en coûte. À l’instar de son précédent long métrage, The Hunter, le récit est ténu, réduit à peu de chose. Au fond, à chaque fois, il s’agit d’une question de trajectoire. D’une certaine manière, les deux films peuvent se voir en miroir. L’un comme l’autre, repose sur un seul personnage dont la détermination à atteindre le but fixé vire au mutisme. Il y aurait également beaucoup à dire sur l’importance dans ces deux films de la trajectoire invisible d’une balle de fusil et de ses conséquences. On peut assimiler le parcours balistique à ceux des personnages. Tout comme la fascination de Rafi Pitts pour les routes sinueuses et les arrêtes de voies rapides font écho au chaos de l’existence. Le plus curieux est le métissage qui nourrit sa filmographie, alors que The Hunter tourné en Iran emprunte au néo-polar américain, le road movie Soy Nero renvoie bien plus au regretté Abbas Kiarostami.

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l’individu ne contrôle pas son destin

Il ne faut pas imaginer une provocation de la part du cinéaste, mais plutôt un constat mélancolique sur la condition humaine. Où qu’il se trouve, l’individu ne contrôle pas son destin, il est le jouet de forces invisibles. Dans The Hunter, il n’était pas difficile d’y voir la main mise du gouvernement autoritaire iranien se maintenant grâce à différents leviers: la corruption, mais la paresse et la lâcheté de tout à chacun. S’il l’on pouvait saluer un tel affront au pouvoir iranien, il est plus étonnant de constater que le cinéaste n’est pas plus tendre avec « le monde libre ». Il est évident que le mur, ultra-technologique, qui sert à séparer les USA du Mexique a, ici, valeur de symbole. A travers ce monolithe dénué d’humanité le cinéaste materialise le pouvoir des institutions étasuniennes. Rafi Pitts s’interroge également sur l’impuissance des citoyens travers le monologue d’un américain moyen, ayant pris en stop le jeune Nero. Pour justifier l’inaction, le récit conspirationniste tend à rendre vain le sentiment révolte. Aux institutions religieuses se substitue en occident la propagande de l’idéologie néolibérale, vidant les mots de leurs sens. Comment remettre en cause le capitalisme, tandis qu’il est devenu synonyme de démocratie ? Pourquoi chercher à mordre la main qui te nourrit en revendiquant tes droits, lorsque tu peux, parfois, profiter des biens de ton maitre ? Qu’est-ce qui fait de nous des citoyens ?

Cinéaste iranien en exil, proche des réalisateurs Mohammad Rasoulof et Jafar Panahi, Rafi Pitts a bien conscience qu’il est plus simple pour un artiste de s’exprimer sur d’autres territoires. Néanmoins, l’inquiétude qui transpire tout au long de Soy Nero et son dernier plan final aussi conceptuel que désespéré semble poser la question : pendant combien de temps encore ?

Soy Nero, Rafi Pitts avec Johnny Ortiz, Michael J. Harney, Khleo Thomas, Rory Cochrane, Aml Ameen. 2h. Sortie le 21 septembre 2016.

"J'aime l'entreprise" Monsieur le premier ministre socialiste Manuel Valls - Discours de soutien aux grandes entreprises, prononcé lors de l'université d'été du MEDEF le 26 aout 2014.

1 Comment

  • Répondre octobre 27, 2016

    Benjamin

    Si le scénario, par sa sècheresse, me paraît parfois appuyer un peu ostensiblement les intentions de l’auteur (le côté Sisyphe), je ne peux qu’admirer la constance et la raide beauté d’une mise en scène dont l’unique but est toujours de trouver la bonne distance par rapport aux personnages et aux évènements: en l’occurrence, prendre du recul permet à Rafi Pitts de faire de la trajectoire personnelle de Nero, somme toute assez banale, une lecture universelle. Bon film.

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