Festival d’Annecy jour 5 : Disney/Pixar et palmarès

Diplômé de la California Institute of the Arts en 2008, le jeune Leo Matsuda avait travaillé jusqu’à maintenant en tant que Story Artist sur Les Mondes de Ralph et les Nouveaux Héros, les deux propositions les plus pauvres de Disney ces dernières années. Il était également intervenu au même poste sur le bien meilleur Zootopie, dernier long en date du studio, projet sur lequel il a rencontré Ami Thompson dont les talents de développeuse visuel explosent sur le premier film de Matsuda, Inner Workings, présenté ce vendredi matin dans la grande salle de Bonlieu face à un public surexcité. Le court-métrage qui figurera avant Vaiana fin novembre met en scène le personnage de Paul, trentenaire sur le chemin de son travail chez « Boring, Boring & Glum », tiraillé entre son cerveau pragmatique calculateur et son cœur aventurier qui aimerait plus de liberté, donnant lieu à un festival de situations délirantes.

REMEMBER WHEN? -- Inspired by the transparent human anatomy pages in his childhood encyclopedia set, Leo Matsuda, director of Walt Disney Animation Studios' new short "Inner Workings," showcases the internal struggle between one's pragmatic, logical self and the free-spirited, adventurous self. Created in a unique, fast-paced style that blends CG and traditional hand-drawn animation, "Inner Workings" opens on Nov. 23, 2016, in front of Disney's "Moana." ©2016 Disney. All Rights Reserved.

Si on pense évidemment d’emblée au récent Vice Versa de Pixar je me suis demandé comment et pourquoi un projet à priori semblable avait pu être développé. Leo Matsuda et son producteur Sean Laurie sont revenus sur la genèse du projet. Le résumé qu’a présenté Matsuda en 2014 à Disney, retenu sur 73 autres, était très fort, personnel, avec une proposition graphique singulière. L’enjeu n’est plus ici mental, mais purement physique, et donne lieu à un déchainement des corps, un festival de distorsions linéaires. Un condensé d’humour que seul le format court permet. Le studio se montre très inspiré dans cet exercice depuis quelques années, et sa dernière proposition en date est une nouvelle fois l’occasion de relever un défi technique. Si l’équipe du Muppet Show s’est rendu dans les studios, le film ressemble techniquement à un mélange de dessin à la main, matérialisé par processus 3D sur ordinateur comme les réussis Paperman et Feast avant lui, pour un rendu quelque peu différent, réussissant à rendre mignon le cerveau, la vessie, les poumons, le cœur, choses arrondies dans un être anguleux à mi-chemin entre Carl de Là-Haut et le faciès du réalisateur. Matsuda a eu l’idée de son film en se remémorant les transparents à l’acétate des pages biologies encyclopédiques de notre enfance. Son court propose un design assez 80’s, d’inspirations variées : Ward Kimball, Wes Anderson, Jacques Tati ou Bruno Bozzetto dont le Grasshoppers se retrouve dans les drôles de visions de mort du cerveau si le cœur venait à faire de mauvais choix. Un film très personnel puisqu’il incarne l’ambivalence de son réalisateur, américain né de parents japonais qui ont décidé d’élever leur fils au Brésil. Un court-métrage drôle et surprenant, qui invite à se réapproprier son espace de travail, le « California Loco » de fin se présente comme le pendant moderne du « Siffler en travaillant » du Blanche-Neige de 1937. Une véritable réussite qui en fait un candidat solide pour repartir avec l’Oscar du meilleur court en février 2017.

À peine remis de ses esprits que la salle accueille sous un tonnerre d’applaudissements les légendaires John Musker et Ron Clements, piliers de chez Disney de la fin des années 80 au début des années 2000 avec Basil, détective privé (1986), La Petite Sirène (1989), Aladdin (1992), Hercule (1997), La Planète au trésor, un nouvel univers (2002), avec un petit crochet par l’année 2009 et leur dernier film en date La Princesse et la grenouille. Deux vedettes venues présenter en grande pompe leur dernier film Vaiana. Disney a mis les moyens nécessaires pour gâter les heureux spectateurs présents d’une quinzaine de minutes d’images pas toujours terminées, assemblage de story-board, animatique. Vaiana signifie « eau » en haïtien, alors que le titre original Moana signifie « océan », mais n’a pas pu être gardé pour des raisons de copyright. Les réalisateurs souhaitent avec leur dernière création mettre en avant la richesse culturelle  des îles du sud du Pacifique, et leurs croyances, et leur attachement à l’océan. Le film raconte l’histoire d’une jeune fille de 16 ans souhaitant devenir navigatrice comme ses ancêtres, contre les injonctions du chef de file, afin de partir en quête de Maui, semi-Dieu détenteur d’un bijou volé capable de faire revenir l’île mère de leur civilisation, créatrice de la vie.

Il faut évidemment ajouter à cet arc principal une quête identitaire, un poulet sidekick débilos, et les Kakamuras, des êtres à l’apparence de noix de coco, calmes en apparences, mais au final aussi excités que les War Boys de Mad Max Fury Road ! De ce qu’on a pu en apercevoir le film est un mix parfait des précédents films de Musker et Clements, qui se synthétise dans le personnage du cool demi-dieu Maui. Probablement, trop cool même. Son animation est proche du travail d’Eric Goldberg sur le Genie d’Aladdin, son statut de demi-dieu lui permettant en plus de prendre diverses apparences animales. À voir si Dwayne — The Rock — Johnson propose ne serait-ce que la moitié du génie de Robin Williams. Par ailleurs, le torse de son personnage Maui est entièrement recouvert de tatouages traditionnels, dont une partie qui figure être sa conscience, est animé à la façon des déesses sur les céramiques grecques antiques d’Hercule. Pour les parties chantées on regrette cependant l’absence de Alan Menken (La Petite Sirène, Aladdin, Hercule, mais également La Belle et la Bête, Pocahontas et Le Bossu de Notre-Dame), compagnon de longue date du binôme, remplacé par Mark Mancina proche de Hans Zimmer, qui avait fourni un travail honorable sur Tarzan ou encore Frère des Ours, mais toujours épaulé par la voix et les arrangements de Phil Collins. Il est ici accompagné de Lin-Manuel Miranda, compositeur très connu aux USA comme parolier de comédies musicales à succès sur Broadway et surtout par Opetaia Foa’i fondateur du groupe d’inspiration polynésienne Te Waka. Comme gage de bonne foi, les deux réalisateurs nous ont présenté un making-of de 4 min de leur voyage aux Fidji durant lequel ils ont pu se confronter à la culture locale, avec une partie de l’équipe artistique (musique, dessin, etc.). Comme pour prévenir des potentielles accusations du passage à la moulinette américaine des cultures du sud du Pacifique. La réussite du film tiendra sur la bonne écriture de son scénario, car l’animation n’a pas grand-chose à prouver. Les réalisateurs nous ont montré avant de partir un extrait dans lequel Moana bébé fait la rencontre de l’océan dans une séquence magnifique. Un conte avant tout, comme un retour aux traditions de Disney, moins pop que ces 5 dernières années (hormis La Reine des Neiges), avec un encrage technique moderne.

Puis est arrivé un autre moment très attendu, la projection de Le Monde de Dory, la suite treize ans plus tard de leur chef-d’œuvre Le Monde de Nemo. Si la franchise Toy Story de Lasseter mise de côté il y a bien deux réalisateurs phares au parcours sans fautes chez Pixar se sont bien Pete Docter réalisateur l’année passée du magnifique Vice Versa, et avant lui des Monstres et Cie, et Là-Haut ; et Andrew Stanton avec l’aventure du poisson-clown, mais également de Wall-E, premiers pas dans l’espace qui laissaient deviner le talent qu’il déploiera sur John Carter, son seul film en prise de vue réelle, échec cuisant du box-office. Quand la lumière revient, je tique parce que je viens d’assister au premier pas de côté d’Andrew Stanton, lui qui nous avait promis d’offrir une suite à son premier film uniquement s’il trouvait une bonne histoire à raconter. Le problème est que le film à défaut du premier ne raconte rien, mis à part le moteur narratif qui justifie l’existence du métrage : aider Dory à retrouver ses parents. Aucun arc secondaire, rien à se mettre sous la dent. Techniquement, le film est bien entendu de ce qu’on se doit d’attendre du grand studio qu’est Pixar, mais le scénario est le grand absent. Du coup, l’affect s’en ressent, et l’on peine réellement à être concerné par cette nouvelle « aventure ». Un décor unique peu exploité, des personnages secondaires peu intéressants, excepté Hank, la pieuvre qui vole toutes les séquences où il apparait. Je ne me dis pas que le film est une catastrophe loin de là, mais qu’il n’est qu’un produit industriel de plus. Où est passée l’imagination de Wall-ELà-Haut, Vice Versa ? Pixar manque d’idée, pour un scénario négligé, qui en fait parfois même tristement l’aveu comme pour le passage avec les loutres, sorte de joker de mignonitude qui ne fonctionne même pas. Le film tente de séduire à trois reprises le spectateur plus âgé avec des références maladroites à Alien, quand il ne se prend pas les pieds dans son sujet. Le Monde de Dory semble mettre en avant l’acceptation de la différence, en invitant à en faire une force pour en tirer avantage, mais en même temps n’hésite pas à de nombreuses reprises à appuyer le rire sur deux personnages caractérisés comme bête. Un oiseau hagard et un lion de mer au regard vide dont on a le droit de se moquer, alors qu’on nous invite à avoir de l’empathie pour Dory et ses troubles de la mémoire. Une super production alimentaire embarrassante comme maigre consolation avant le super marketé Cars 3 l’année prochaine. Il faudra attendre 2018 et Coco de Lee Unkrich pour voir une nouvelle production original, avant de se préparer au pire, encore une fois une suite de chef-d’oeuvre : Toy Story 4 et Les Indestructibles 2.

Pour finir ce festival je fais un petit tour par le traditionnel barbecue Disney-Pixar qui a défaut de nous servir des grillades de poisson chirurgien et de poulpe mariné aura misé sur les classiques : frites, hot-dog, burger, Ben & Jerry’s et autres Donuts. L’occasion de faire de nouvelles belles rencontres avant de prendre le train de nuit, et de retourner sur Paris, et reprendre le boulot dans la foulée. Ce premier festival d’Annecy a été formidable. Cinq jours de folie, où comme le disait si bien Jeffrey Katzenberg : »il est possible de vivre d’animation pendant une semaine, et d’en parler sans passer pour un fou ». Une programmation des plus variées, entre masterclass, avant-premières, projection de longs et court-métrages, hors ou en compétition, films de fin d’études, publicitaires, un marché du film animé, et tout ça dans une ambiance bon enfant. Forcément frustrant de ne pas pouvoir tout faire, mais en l’espace de quelques jours on se fait une idée de la richesse de l’animation mondiale, tout en observant ses limites. J’ai par exemple été surpris de voir si peu de femmes réalisatrices ou tout simplement dans les équipes des films.

Ci-dessous le palmares du festival :

COURTS-METRAGES

Cristal du court-métrage
Une tête disparaît – Franck Dion (Canada, France)

Prix du public
Peripheria – David Coquard-Dassault (France)

Mention du jury
Moms on Fire – Joanna Rytel (Suède)

Prix « Jean-Luc Xiberras » de la première œuvre
‘n Gewone blou Maandagoggend (An Ordinary Blue Monday Morning) – Naomi Van Niekerk (Afrique du Sud)

Prix du jury
Vaysha, l’aveugle – Theodore Ushev (Canada)

LONGS-METRAGES

Cristal du long-métrage
Ma vie de Courgette – Claude Barras (France, Suisse)

Prix du public
Ma vie de Courgette – Claude Barras (France, Suisse)

Mention du jury
La Jeune Fille sans mains – Sébastien Laudenbach (France)

Vaysha, l’aveugle, Peripheria, et Une Tête disparait sont trois courts très beaux, chacun à leur façon. Le court-métrage de Franck Dion est disponible sous ce lien, qui comporte également le numéro spécial Annecy du magazine d’Arte Court-Circuit.

Je reviendrai sous peu sur trois des films en compétition qui m’ont marqué : Seoul Station, Nuts! et Psiconautas 

Film partenaire du jour : Tchin ! 

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