A Cannes, s’ennuie-t-on devant les films ?

Hier après-midi, tandis que je tentais désespérément de trouver une place quelque part en terrasse pour récupérer d’une douloureuse épreuve en salle (un film indépendant américain prétentieux et vide), un ami de longue date m’a passé un coup de fil. Au téléphone, lorsqu’à lui comme à tous ceux qui m’ont joint cette semaine j’ai sorti fier comme tout mon « Ah non je suis à Cannes, au Festival », lui n’a pas eu la réaction des autres. Généralement, il s’agit de me jalouser et de pousser de petits cris stridents.

« A Cannes ? Et c’est pas trop ennuyeux les films ? »

Déconcerté, je n’ai trop su quoi répondre. C’est qu’à Cannes, quand t’es carté presse, l’ennui est un sujet un peu tabou. Les files d’attente de journalistes, ce concours permanent de snobisme où l’on n’appelle pas les films par leur titre mais en disant « le Dumont, le Refn etc. » se retournent toujours vers celui qui prononce ce mot interdit, ennui. C’est pourquoi j’ai décidé de mettre ici les choses au clair. M’en fous, les gens connaissent pas mon visage.

Les 3 seuils de l’ennui

Oui, il arrive fréquemment que l’on se fasse monumentalement chier en séance sur la Croisette. Il existe d’ailleurs trois grands palliers de l’ennui cannois, dont un que j’ai découvert hier soir même.

D’abord, il y a ce que j’appellerais l’ennui passager (ou ennui luciole). C’est un ennui poli, un lâcher-prise. On reconnaît les gens qui en sont atteints au fait qu’ils regardent leur téléphone portable sur le coin de leur jambe. Ils ont l’impression qu’on ne les voit pas, mais le halo de lumière de l’iPhone illumine la moitié de la salle à chaque fois (#Luciole). Généralement, il s’agit pour le fautif de prendre conscience que tout le monde sait qu’il a lâché prise, de s’en vouloir, donc et de s’humidifier les paupières avec sa salive pour se donner un second souffle. Il s’agit pour lui de reprendre conscience d’où il est, de toutes ces projos presse moisies tout au long de l’année où il ne rêve que d’une chose, c’est d’être à sa place maintenant tout de suite. C’est donc un ennui qu’il peut chasser en le rationalisant.

Plus embêtant est l’ennui qui s’étire (ou ennui poil à gratter). Facile à reconnaître, c’est comme le premier sauf que le type regarde son portable toutes les 3 minutes. Il gigote sur son siège (#PoilÀGratter), pousse de petits soupirs et se retourne à fréquence régulière vers la salle pour la regarder, jauger de l’ambiance, vérifier qu’il n’est pas tout seul à avoir l’impression que le film dure depuis 49 heures.

Le dernier stade de l’ennui cannois, que je vous souhaite de ne jamais connaître, c’est celui dit de l’ennui mortel. Egalement appelé depuis hier, première fois de ma vie que je le vis, ennui American Honey. Il faut savoir qu’il intervient après les deux phases précédemment décrites, et constitue une souffrance que l’on pourrait comparer par exemple à un plantage de clous rouillés dans les genoux. Le siège te retient comme s’il avait des gros bras dont on ne pourrait s’extraire, et chaque plan est subi. Tu ne regardes même plus ton portable, tu comptes les secondes. Les secondes, oui. A chaque multiple de 60, ça fait une minute de moins avant la fin du supplice.

Le marathon cannois

Vous me direz : et pourquoi ne pas quitter la salle ?

C’est là que ça devient intéressant.

Une chose que l’on sous-estime, c’est l’aspect performance du Festival de Cannes côté journaliste. Vous les voyez, ces tweets expliquant qu’on n’a dormi que 3 heures et que l’on enchaîne sur un film de Nicole Garcia ? Ceux qui font des bilans type « pour le moment, 25 films vus, 6 soirées et 3 heures de sommeil » ?

Est-ce réellement humain de s’infliger une trentaine de films, parfois roumains, en une dizaine de jours, et de ponctuer tout ça de soirées arrosées ? Non, une semaine sur la Croisette, c’est aussi idiot pour le corps qu’un marathon. C’est une accumulation de films comme de kilomètres, à savoir de trucs cool jusqu’à l’indigestion. L’indigestion se caractérisant de 2 façons : dormir d’une traite 15 heures sans s’en rendre compte (un kif immense au moment du réveil) et une accession à l’ennui profond dans une salle obscure. Je dis donc que dans les objectifs (non avoués, évidemment) de tout festivalier cannois, il y a la connaissance de cette phase ultime de l’ennui. Que l’on ne peut vivre qu’à Cannes. J’irais même plus loin en pariant que ça fait partie de la stratégie des décideurs cannois. Et que c’est une formidable stratégie.

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Parce que Cannes n’est beau que par ses cassures de rythme. On peut essayer de vous le faire croire, mais dire que le journaliste voit les films à Cannes comme il les verrait en projo presse à Paris est une fable. Le festivalier cannois, il intègre les films dans ses courbes journalières d’ennui, de kif et de beauté. De fait, il aura beaucoup plus tendance à adorer un film si celui-ci succède dans son planning à un film extrêmement chiant que s’il sort déjà d’un gros kif. De la même manière, il pourrait s’ennuyer à mourir sur la Croisette puis revoir le film à Paris et l’adorer dans un contexte plus calme. Et là, il devra développer une sacrée dose de mauvaise foi pour ne pas perdre la face auprès de ceux à qui il avait décrit le film comme chiant.

Je dis donc qu’il n’y a qu’à Cannes que l’ennui à mort est un grâal. Il est la promesse d’un amour inconditionnel à venir. C’est dans ce contexte qu’une séance comme celle de Toni Erdmann prend toute sa mesure. La salle est fébrile : ça dure trois heures et c’est une comédie allemande. Beaucoup sortent d’un film roumain exténuant de trois heures aussi, et prient pour ne pas revivre cet état (tout le monde sait que le film roumain est bon, mais dans un contexte de Festival, c’est vraiment pas humain). Devant Toni Erdmann, personne ne regardera son portable, et pourtant tout le monde l’avait laissé allumé au cas ou. La salle prendra conscience, sans ses lucioles, qu’elle est en train de voir un grand long film sur lequel elle avait de sérieux doutes avant coup. Dis-je là, Ô sacrilège, que c’est parce que le film allemand n’est pas ennuyeux qu’il est gigantesque ?

Non, la morale de cette histoire, c’est qu’à Cannes, l’ennui est une chose singulière, qui n’a rien à voir avec l’ennui de tous les autres jours au cinéma, celui qui peut être intéressant, beau. Sur la Croisette, il nous fait perdre régulièrement nos repères. Aussi, en tant que lecteurs qui prendraient les avis que les journalistes expriment dans leurs critiques cannoises pour argent comptant (pas sûr que ça existe encore, mais sait-on jamais), vous devriez faire bien plus confiance aux avis positifs que négatifs. Un film excellemment reçu par la critique à Cannes est toujours un chef-d’oeuvre, tandis qu’une oeuvre descendue n’est pas toujours si mauvaise qu’on vous le fait croire. Les critiques prennent ici parfois inconsciemment la forme de petites vengeances contre l’ennui cannois, ce passionnant tabou.

(Dzibz n'étant pas mon vrai prénom) Red'chef ici, extrêmement sévère avec les autres, mais pas du tout avec moi, hashtag YOLO.

2 Comments

  • Répondre mai 18, 2016

    cinesherlo

     » vous devriez faire bien plus confiance aux avis positifs que négatifs. Un film excellemment reçu par la critique à Cannes est toujours un chef-d’oeuvre, tandis qu’une oeuvre descendue n’est pas toujours si mauvaise qu’on vous le fait croire »

    ça confirme l’idée que je me faisais du festival après tout ce que j’ai pu en lire et sans jamais y être allée. Merci pour cet article éclairant, au coeur « du système »! cet article prouve l’exigence de la critique à Cannes, exigence qui nous permet en tant que spectateur lambda d’aller vers les plus beaux films!
    Maintenant il nous faut un article « au coeur du jury » pour comprendre comment eux vont choisir. Mais si je m’en tiens à la conférence de presse (dispo en ligne) du jury de cette année: tout dépend du jury, ce qui explique le contraste parfois avec la critique presse!

  • […] par cette forêt si énigmatique. Las, c’est plutôt l’ennui qui a eu raison des festivaliers. D’après mon éminent confrère Dzibz, le Festival de Cannes n’est pas le lieu idéal pour juger de la réelle capacité d’un film à […]

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