Album de Famille, de Mehmet Can Mertoglu

Mehmet Can Mertoglu s’est fait connaître par ses courts métrages qui ont fait le tour du monde, de Rotterdam à Montréal. Avec Album de Famille, il réalise son premier long métrage, et le moins que l’on puisse dire c’est qu’il déconcerte.

En ouvrant son film sur l’accouplement de bovins et sur le travail des vétérinaires pour rendre performante l’ovulation, on s’attend à ce que l’homme nous serve un documentaire sous le patronage de l’école autrichienne (Erwin Wagenhoffer et son We Feed The World, par exemple). Une suite de plans séquences, froids et surcadrés à la rigidité impressionnante, sans dialogues, ni commentaires. Il n’en est rien. Du couple de boeufs, il n’en sera même plus question une fois le générique terminé. Si le cinéaste impose toujours un même programme de réalisation, ces plans-séquences perdent ensuite de leur froideur. Mertoglu prend un malin plaisir à déstabiliser le spectateur en alternant séquences surréalistes et séquence burlesques.

Loin du style clinique autrichien, nous y voyons une filiation avec l’oeuvre de Roy Andersson. Il n’est pas pour autant question de sous-estimer l’influence évidente de Jacques Tati sur le travail de Merdoglu. Mais le cinéaste turque, ne se limite pas à se ré-approprier la marque du cinéaste français (l’utilisation du temps dans le cadre, de la profondeur de champ associée à la mécanique du corps et du son dans la construction comique du récit) de façon scolaire, il cherche a se l’approprier. C’est dans cette appropriation de l’héritage de l’oeuvre de Tati que Merdoglu s’inscrit dans une étroite filiation avec le cinéma de Roy Andersson. Là où le maitre insufflait à ses oeuvres de purs moments poétiques, le cinéaste turc, à l’instar de son homologue suédois utilise l’absurde et les scènes surréalistes pour rendre compte d’un état du monde. Difficile de reprocher à ces cinéastes de ne pas atteindre les cimes de Tati, mais en lieu et place de la poésie, on trouve autant chez Roy Andersson que chez Mertoglu une recherche de l’humour acide et désespéré. Anderson photographie une Europe qui se décompose, Merdoglu cherche de son côté à poser des questions sur la société turque. Le mini-documentaire qui ouvre le film prend, à ce propos, tout son sens à force que le récit s’installe.

L’absurdité théorique de l’histoire d’Album de Famille découle d’une séquence historique où deux conservatismes, l’un traditionnel, l’autre religieux, cherchent à s’incarner dans l’appareil d’Etat en s’appuyant, à des fins de propagande sur la figure éternelle et laïque d’Ataturk. Le règne du paraître n’est pas imposé par la société de consommation, mais par le poids de ces conservatismes vieillissants. La jeunesse turque dont fait partie Mehmet Can Mertoglu remet depuis quelques années cet état de fait. Peut être que le réalisateur d’Album de Famille était présent sur la place Taksim, en 2013. A l’époque, l’esprit de l’occupation des places, né à Tahrir et qui s’est développé en Espagne sur la Puerta del Sol ou incarné dans le mouvement Occupy Wall Street, avait accouché en Turquie d’un mouvement contestataire inédit. En plus de l’occupation de la place Taksim et des manifestations traditionnelles, on a pu assister à des happenings spectaculaires. Le plus marquant étant l’obsession de certains manifestants à rester debout, immobiles. Pour protester contre le pouvoir en place et la répression de la contestation, le chorégraphe Erdem Gündünz a tenté de rester debout et ne pas bouger pendant un mois. La police est évidemment intervenue, Gündünz ayant réussi à s’échapper de justesse. Cependant, le lendemain, d’autres manifestants sont revenu sur la place reproduisant le geste initié par le chorégraphe.

Cette utilisation du corps dans l’espace pour produire l’expression d’une révolte est au coeur d’Album de famille. Il suffit d’isoler cette scène improbable où à travers un long travelling, Mertoglu tacle une administration absente ou endormie. Les quelques employés présent se trouvant, à l’exception d’une femme, la tête sur leur bureau plongés dans un profond sommeil. Affichées sur les murs, des citations d’Ataturk faisant l’apologie de l’administration. On peut aussi citer ce moment absurde où face à un téléviseur où s’agite le spectacle d’hommes politiques vieillissants, l’un des personnages principaux du film est lui aussi plongé dans un profond sommeil. Il ne sera réveillé que par la chute une banane tombant d’on ne sait où : l’immobilisme qu’imposent les autorités aux citoyens trouve donc son illustration la plus radicale dès la première séquence. Car la question de la natalité et de l’adoption en Turquie est un sujet sur lequel il ne faut pas plaisanter. Il n’est pas si rare en effet que des couples préfèrent mentir à leur entourage plutôt que d’avouer qu’ils ne peuvent pas avoir d’enfants, où qu’ils préfèrent adopter.

Certes, et c’est ce qui fait tout le sel d’Album de Famille, le cinéaste pousse jusqu’à l’absurde ce travers de la société turque, mais en profite surtout pour s’attaquer aux institutions. Sans être exceptionnel, Album de Famille éveille tout de même notre intérêt et nous pousse à retenir le nom de Mehmet Can Mertoglu comme celui d’un cinéaste à suivre.


Gaël Sophie Dzibz Julien Margaux David Jérémy Mehdi
4 Stars

Le tableau des étoiles complet de la sélection à ce lien


2

Un film de Mehmet Can Mertoglu avec Sebnem Bozoklu.

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis , je me réfugie à l'université pour y faire grève et bouffer du film. Je m'y passionne pour la critique et l'écriture de scénario. Depuis, je m'efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l'ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque.

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