Mercenaire de Sacha Wolff

Si l’on attend encore désespérément le premier film qui nous ferait véritablement ressentir l’excitation que l’on peut ressentir à la vue d’un match de football, le rugby n’est pas forcément plus à la noce. Souvent plus abordé sous l’angle de la comédie franchouillarde pour son côté terroir du sud-ouest/piment d’Espelette (quand ce n’est pas Clint Eastwood derrière la caméra), le ballon ovale ne manque cependant pas de dramaturgie et d’esthétisme cinématographico-compatible. Tout cela en-dehors du fait qu’il s’agisse, pas obligé de se mentir, d’un sport incroyablement chiant, où trente mecs se foutent sur la gueule sur deux mètres carrés de gazon au beau milieu d’un stade.

Sacha Wolff, lui, a rapidement décelé tout le potentiel de ce sport, ou plutôt des sportifs qui les pratiquent. Plus particulièrement les piliers, ces armoires à glace de 140 kilos censés apporter leur puissance physique à la mêlée et arrêter les joueurs adverses lancés à la vitesse d’un train de marchandises. Bon nombre d’entre eux viennent par ailleurs, à l’image des héros de Mercenaire, de Polynésie, ce qui alimente de véritables filières, pas toujours légales, de recrutement de jeunes garçons au physique de déménageurs, avec des fortunes plus ou moins diverses.

Soane, dix-neuf ans, est l’un de ceux-là. Sauf que le garçon va rapidement découvrir l’étendue des sacrifices qu’il va devoir affronter, d’un père d’une brutalité sans nom qui décide de le renier à un recruteur véreux, « Parrain » du milieu qui l’envoie au petit-bonheur-la-chance en métropole. A son arrivée en France, le rêve n’a même pas le temps de s’installer, cela va sans dire.

Cette absence d’angélisme est ce qui fait une partie du charme de Mercenaire, qui ne fait jamais miroiter le spectre de la success story triomphale : Soane n’est pas un prodige, ni un foudre de guerre, juste un honnête pilier de talent qui sera déjà bien content de décrocher un contrat pro. Le film, lui, se joue ailleurs, notamment dans toute la somme de galères qu’un sportif professionnel en devenir doit affronter pour ne serait-ce qu’espérer survivre en France.

L’inatteignable, ce ne sont pas les hautes sphères du Top 14, les sélections en équipe nationale, les contrats mirobolants. C’est tout simplement une vie simple dans un bungalow avec sa petite amie. Parce que les efforts que cela demande, y compris hors de la légalité, sont déjà gigantesques. C’est donc à une formation à la dure à laquelle se retrouve confronté , lui qui voit défiler devant lui les visages de ceux qui avant lui ont déjà essayé, rarement sans grand succès.

Portrait d’un homme confronté à la nécessité d’endurcir sa virilité, de « s’imposer parmi la meute », Mercenaire exhibe une réflexion sur la virilité qui n’est pas sans rappeler par moments l’œuvre de Jacques Audiard (de façon tout de même un peu plus subtile que dans l’épuisant Dheepan). Puissamment interprété par de véritables piliers originaires de Wallis-et-Futuna, le film n’échappe pas à quelques clichés et maladresses du genre, notamment une histoire d’amour expédiée de manière un peu désinvolte mais ne manque néanmoins pas de séquences impressionnantes.

Les plus marquantes tournent essentiellement autour de cette relation père-fil d’une toxicité dérangeante, abordée frontalement avec une dureté visuelle rare. Elles témoignent du vrai savoir-faire visuel de la part de celui qui a débuté comme directeur de la photographie, construisant ici son film par un jeu de correspondances de motifs (un chien à trois pattes notamment) qui lient la métropole et son territoire d’Outre-Mer.

Mercenaire n’est pas forcément le grand film sur le rugby que l’on pouvait espérer, tant il emprunte rapidement le chemin plus balisé du polar solidement charpenté, et la violence qui le structure n’en fait pas non plus un fier représentant des « Valeurs de l’Ovalie ». Ce qu’est le film cependant, c’est une preuve supplémentaire de la très bonne qualité intrinsèque de cette Quinzaine des réalisateurs. Pas étonnant dès lors qu’un sport où l’on joue à quinze participe à la fête.


Gaël Sophie Dzibz Julien Margaux David Jérémy Mehdi
 3.5 Stars

Le tableau des étoiles complet de la sélection à ce lien


2

Mercenaire de Sacha Wolff avec Toki Pilioko et Iliana Zabeth

Présentation de Mercenaire par Sacha Wolff.

Hubert Bonisseur de la Bath de la critique française, ma plume a la finesse d'un klug aux marrons de Monsieur Preskovic. J'aime Bill Murray plus que de raison. Par contre, j'aime pas trop les voleurs et les fils de pute. Je suis là parce que je connais l'ouvreuse. J'officie aussi sur le site de Première parce que ça sonne bien sur un CV.

1 Comment

Leave a Reply