Risk, de Laura Poitras

Brulot incidendiaire doublé d’un incroyable techno-thriller humain, Citizenfour avait fait suite à sa diffusion l’an dernier l’effet d’une bombe sur tous ceux qui avaient regardé le sixième film de Laura Poitras. Devenu un manifeste politique pour une partie de la rédaction, cette immersion en pleine affaire Edward Snowden s’était frayé un chemin très très haut dans notre top 10 annuel, et on doute de revoir une œuvre aussi dévastatrice sur les dérives sécuritaires des grands gouvernements avant un bon bout de temps.

Un an plus tard, on retrouve la documentariste à la Quinzaine des Réalisateurs. Toujours persona non grata aux États-Unis où elle est aujourd’hui considérée comme une ennemie aux intérêts de la Nation (un comble pour celle qui reçut l’Oscar du meilleur documentaire pour Citizenfour) avec Risk, elle s’attarde cette fois-ci sur l’une des autres grandes figures médiatiques de la liberté d’expression en ligne : Julian Assange, visage et tête de gondole de Wikileaks, hébergé depuis bientôt quatre ans.

Avec le même goût du danger et de l’immersion au plus près des hommes les plus recherchés par les services de renseignement américains, Poitras a réussi à s’immerger dans les coulisses de Wikileaks, l’organisation responsable notamment en avril 2010 du leak de la tristement célèbre frappe aérienne de Bagdad du 12 juillet 2007. Sauf que la réalisatrice commence à faire tourner sa caméra en novembre de la même année, époque où le gouvernement américain tente de faire tomber le média suite à la fuite en ligne d’une large partie des archives concernant le Secrétariat d’État.

Cette affaire qui porte aujourd’hui le nom de Cablegate fut mise à profit par les services de renseignement pour essayer de faire tomber Assange et son équipe, jusqu’à sa demande d’extradition vers la Suède prononcée à la suite d’accusations d’agressions sexuelles sur deux Suédoises dont les identités sont restées secrètes.

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Contrairement à Citizenfour, qui suivait la fuite d’un homme isolé, le sujet de Risk englobe une organisation entière, filmée à travers non seulement Assange, mais aussi deux autres rouages essentiels de l’organisation : Jacob Applebaum, journaliste et hacker resté célèbre pour avoir foutu un boxon monstre lors de la conférence HOPE en Égypte suite au Printemps Arabe en 2010, et Sarah Harrison, journaliste et conseillère judiciaire de WikiLeaks, également impliquée dans l’évasion de Snowden vers la Russie. Deux « unsung heroes » dont l’influence primordiale et le dévouement sans failles envers l’idéologie libertaire de WikiLeaks force le respect, notamment de par les sacrifices qu’ils ont exigés (tous deux ne sont pas retournés dans leur pays d’origine, les États-Unis et le Royaume-Uni, depuis trois ans).

Mais bien évidemment, le cœur de Risk reste la figure d’Assange, que Poitras ausculte avec une même méticulosité que Snowden, et avec une même déontologie. Déjà dans Citizenfour, le second était apparu sous certains jours moins flatteurs, notamment dans le manque de considération relatif avec lequel il avait impliqué de force son épouse dans sa fuite. Dans Risk, la cinéaste se heurte cette fois à une figure nettement plus problématique, sur laquelle elle ne ferme jamais les yeux.

Assange, contrairement à Snowden, est un maître dans l’art du déguisement, même si chacun excelle dans l’art de la communication à sa façon. C’est un homme aux mille visages : littéralement d’abord, changeant de visage, d’apparence à chaque plan, chaque déplacement, chaque jour qui passe. Mais cet homme-caméléon est aussi un individu nettement plus fuyant que ne l’était Snowden, dévoué entièrement à la circulation de son message.

On le comprend assez vite, Julian Assange n’est pas forcément un type très adorable, au-delà même des accusations de viol qui pèsent sur lui, accusations que la cinéaste n’ignore pas sans pour autant prendre position. Il apparaît notamment dans ces moments-là un individu d’une grande arrogance, d’une froideur et d’un sens du calcul qui le rendent beaucoup plus antipathique que ne l’est Snowden. Le film impose assez naturellement une distance avec sa figure principale qui en fait un contrepoint très intéressant à Citizenfour, en élargissant le spectre autour d’Assange et dissociant l’homme (par moments très problématiques) et son combat (fondamentalement nécessaire).

La question n’est pas de savoir si Assange doit ou non répondre des accusations qui pèsent contre lui. Il s’agit avant tout de montrer comment l’affaire fut orchestrée pour que petit à petit, le piège se referme sur toute l’organisation. En gros, comment les affaires de viol ont été instrumentalisées pour faire taire aussi bien Assange que toute la famille WikiLeaks.

Cette affaire a à l’époque servi de « backdoor juridique » aux justices britanniques et suédoises. Et de backdoors, il n’est question que de cela dans Risk. Rien ne se déroule frontalement dans le film de Poitras, tout n’est que la résultante de jeux de billard à plusieurs bandes. Et ce, aussi bien dans le message du film (il existe une vaste industrie secrète de la surveillance en ligne dont l’avancement technologique fait incroyablement flipper) que dans le déroulé de l’affaire Assange (où chaque camp se renvoie la balle à coups de dispositions légales, de droits d’asile…) ou encore même dans la forme du film, qui arrache chaque moment d’Histoire avec une énergie et une inventivité renversante).

Pouvait-on un jour espérer en apprendre autant et coller d’aussi près des personnages qui doivent désormais dédier leur vie à vivre dans l’ombre et le secret ? Outre son témoignage historique fascinant, Laura Poitras livre encore ici une déflagration politique terrible, ridiculisant les tous-venants du tout sécuritaire et démontrant avec une impeccable rigueur les dangers qui planent au-dessus des sociétés qui préfèrent s’attaquer aux lanceurs d’alerte plutôt que de les protéger.

Laura Poitras

Risk, et plus généralement l’œuvre de Laura Poitras, s’inscrit dans tout un courant de la fiction américaine paranoïaque, née sur les décombres du 11 septembre et qui montre que le traumatisme a certes enfanté un monstre, mais que la parole pour le combattre peut aussi se faire entendre. Dans le documentaire, c’est elle qui l’incarne mieux que quiconque, alors que pour ce qui concerne la fiction, on pourra se tourner vers les géniales Person of Interest et Mr Robot pour s’en convaincre. Ça tombe bien, un certain Sam Esmail, showruner de la seconde, est crédité comme producteur exécutif de Risk

On n’oubliera cependant pas de rappeler que Risk est également un objet de cinéma tout aussi abouti, même si l’effet de surprise s’est estompé et que le film n’offre sans doute pas d’acmés émotionnelles aussi puissantes que son prédécesseur. On relèvera tout de même une séquence passionnante d’interview avec Lady Gaga, sorte de respiration absurde dans un film qui n’en demeure pas moins suffocant la plupart du temps. Il n’en demeure pas moins que les deux œuvres discutent et se complètent formellement (une scène dans un champ de Risk rappelle à s’y méprendre la grandiose scène de l’alarme incendie de Citizenfour) et dans leur déroulement.

Peu de films nous laissent apparaître de manière aussi visible les stigmates de notre époque, et de ce point de vue Risk se révèle peut-être encore plus vertigineux que ne l’était Citizenfour. Parce qu’il choisit d’ouvrir la focale en passant d’un à plusieurs individus, et parce qu’il nous prouve que la liberté d’informer peut avoir un coût encore plus terrible, et que ce n’est pas près de s’améliorer (surtout si Hillary Clinton succède à Barack Obama). Harrison et Applebaum ont pu en témoigner, en livrant un discours de combat en marge de la présentation du film. Un discours qui montre bien encore l’étendue du chemin à parcourir…


Gaël Sophie Dzibz Julien Margaux David Jérémy Mehdi
3.5 Stars 4 Stars

Le tableau des étoiles de chaque sélection à ce lien


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Risk, un documentaire de Laura Poitras avec Julian Assange, Jacob Appelbaum et Sara Harrison

Hubert Bonisseur de la Bath de la critique française, ma plume a la finesse d'un klug aux marrons de Monsieur Preskovic. J'aime Bill Murray plus que de raison. Par contre, j'aime pas trop les voleurs et les fils de pute. Je suis là parce que je connais l'ouvreuse. J'officie aussi sur le site de Première parce que ça sonne bien sur un CV.

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