Mistress America : New York, I love you but you’re bringing me down

Nos notes

Alors que l’on se remet à peine de la sortie il y a quelques semaines de While We’re Young, marivaudage amusant sur fond de choc des générations, Noah Baumbach accélère encore un peu plus la cadence avec Mistress America, sa dixième réalisation (déjà). Au sortir d’un film dans lequel la confrontation générationnelle prenait des allures de rencontre entre deux temps de sa filmographie voire de son existence (le Ben Stiller de Greenberg, phase chantre de la mélancolie vs l’Adam Driver de Frances Ha, emblème de l’hipsterisme new-yorkais), on aurait pu croire que le scénariste à la plume d’or se sentait prêt à passer à autre chose. Que nenni !

Mistress America nous replonge en terrain connu, celui des appartements bobos de New York loués par de jeunes vingtenaires dont on ne sait jamais trop d’où ils sortent l’argent pour les payer. La variation ici, c’est que le cinéaste orchestre une sorte de passage de témoin. D’un côté, sa muse (accessoirement compagne) Greta Gerwig, égérie du mumblecore et de la comédie sophistiquée, et de l’autre la jeune Lola Kirke, dont le seul nom relève du syncrétisme de la hype actuelle notamment grâce à sa participation à la sitcom d’Amazon Mozart in the Jungle.

Deux femmes, deux temps de la carrière de Noah Baumbach, mais au fond un même sentiment les réunit : l’absence totale de repères dans un monde où ceux-ci sont devenus essentiels. Bien que cela ne s’exprime pas de la même manière, Baumbach s’attable à dresser un lien ténu et constamment mis à l’épreuve entre Brooke, fashionista dont on découvre très vite la tendance maladive à l’éparpillement, et Tracy, ado paumée qui débarque dans l’une des plus grandes villes du monde pour n’y trouver qu’ennui et solitude.

MISTRESS AMERICA - 2015 FILM STILL - Pictured: Lola Kirke as "Tracy" and Greta Gerwig as "Brooke" - Photo Credit: Fox Searchlight Pictures © 2015 Twentieth Century Fox Film Corporation All Rights Reserved

Deux expressions différentes du malaise des millenials (ou de toute autre expression qu’un sociologue vous aura appris dans les colonnes de L’Obs) qui participent d’un même élan, qu’inscrit Baumbach dans la trajectoire de son expérience. En convoquant l’esprit, par bribes, de Woody Allen et surtout de son confrère de Brooklyn Paul Mazursky, Baumbach représente un passage de flambeau comme celui entre sa génération (rappelons que le cinéaste a aujourd’hui 46 ans) et celle de Greta Gerwig, un des sous-textes qui fait encore aujourd’hui la grandeur du sublime Greenberg ou de l’encore plus sublime Les Berkman se séparent.

La bande-son de Mistress America, foisonnant melting-pot d’influences comme savent nous le concocter les films de Noah Baumbach, est à cette image, jouant sans cesse entre rupture et continuité. La continuité, c’est notamment l’affinité marquée avec Hot Chocolate : Frances Ha offrait l’une de ses plus belles scènes au son d’Every 1’s a Winner ; dans Mistress America, c’est You Could Have Been a Lady (une reprise du groupe April Wine) qui se fait entendre sur le générique. La rupture, elle, s’incarne dans ces nappes électroniques dissonantes signées du duo Dean Wareham/Britta Philips, pourtant pas des inconnus dans la filmo de Baumbach puisqu’ils avaient signé les compositions originales (beaucoup plus folk) des Berkman se séparent. Cette électro résolument 80 s, à laquelle s’ajoute la présence d’Orchestral Manoeuvres in the Dark, rejoint l’idée d’une filiation tissée en arrière-plan par le film, non sans efficacité ni virtuosité.

Comme dans Frances Ha, Baumbach dépeint New York comme une ville de paradoxes, un monde toujours en mouvement où personne n’avance, voire où tout le monde fait du surplace, où personne ne fait rien tout en étant persuadé de savoir tout faire. On pourrait y voir un propos de vieux con, si Baumbach ne faisait pas lui-même partie intégrante de cette culture hipster, qu’il analyse et déconstruit en mettant en scène tout ce que la zeitgeist a pu livrer de plus cliché, donc de plus véridique sur le sujet. Tout en étant persuadée d’être celle par laquelle la révolution arrivera, cette génération de néo et soon-to-be trentenaire est aussi celle qui n’arrive toujours à savoir qui elle est réellement.

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L’ambition de Noah Baumbach est donc ici d’offrir le film définitif sur la déconstruction du malaise hipster. Sauf qu’on atteint ici un peu les limites du modèle et qu’on a un peu de mal à voir le film exister de par lui-même. Moins que sous ses références, c’est sous son propre statut autoréférentiel que ploie peu à peu le film. Parce qu’il se confronte de fait à Frances Ha, qui avait pour lui le mérite de sa plus grande ambition, aussi bien dans la forme (ce noir et blanc arty à l’européenne, bien que Mistress America ne manque pas de jolis plans), dans la narration (peu ou prou la même, particulièrement dans ses moments de creux et ce même sens de la rupture marquée au milieu de chaque film) ou dans son propos. En face, Mistress America apparaît comme une redite un peu vaine, du moins assez mineure.

Certes, on reste captivé par la manière dont Baumbach sait en deux coups de plume tailler ses personnages et ses dialogues avec la finesse que l’on connaît. La rencontre des deux générations sur laquelle il a posé son empreinte (car oui, il a déjà ses héritiers) offre ses moments exaltants, souvent horripilants dans un bon sens grâce au talent de ses deux actrices principales pour incarner deux personnages au fond assez tête à claques. Il n’en demeure pas moins qu’en regard de ce à quoi il nous a habitués ces dernières années, on n’a pas forcément très envie que Noah Baumbach décide de s’installer pour de bon. Après tout, la gentrification, ça ne fonctionne qu’à petite dose.

Mistress America de Noah Baumbach, avec Greta Gerwig, Lola Kirke, Matthew Shear, Heather Lind…, États-Unis, 1 h 24, sortie le 6 janvier 2016

Verdict ?

Hubert Bonisseur de la Bath de la critique française, ma plume a la finesse d’un klug aux marrons de Monsieur Preskovic. J’aime Bill Murray plus que de raison. Par contre, j’aime pas trop les voleurs et les fils de pute. Je suis là parce que je connais l’ouvreuse. J’officie aussi sur le site de Première parce que ça sonne bien sur un CV.

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