The Lobster, hypnotique film cinglé

Nos notes

Si l’on classait les réalisateurs de cinéma en fonction d’une figure rhétorique qui caractérise leur œuvre, Yorgos Lanthimos serait sans doute classé parmi les réalisateurs de l’hyperbole, cette figure de style qui consiste à amplifier ou exagérer une réalité pour mieux la mettre en relief. Le monde qu’il imagine dans The Lobster est une dystopie (le contraire d’une utopie) ; il n’existe pas, les règles qui le régissent n’ont pas cours ; et pourtant, comme souvent dans les œuvres d’anticipation, le cinéaste ne fait qu’exploiter, accroître des tendances de notre présent. En l’occurrence, ici, c’est un monde duquel les sentiments ont totalement disparu. On le savait déjà depuis Le Mariage de Maria Braun (et plus généralement, c’est l’un des sujets du cinéma de Fassbinder), « l’époque n’est pas bonne pour les sentiments ». Dans The Lobster, toutes les choses ne sont plus vues que sous l’angle de l’utilité : être en couple par exemple ne relève pas du désir, ce n’est même plus un choix, mais un ordre légitimé en ce qu’il apporte confort (il ou elle peut intervenir quand vous avalez par le mauvais tuyau et risquez l’étouffement) et sécurité (se promener avec son conjoint permet à la femme de dissuader le violeur). Du moins, ce sont les exemples donnés dans les « séminaires » organisés dans la clinique où sont envoyés tous les célibataires : ceux-ci ont 45 jours pour trouver un conjoint sans quoi ils sont transformés en animal de leur choix.

The Lobster est le troisième long-métrage de Yorgos Lanthimos ; un film qui s’inscrit dans le même sillon loufoque qu’il avait commencé à tracer avec ses deux précédents films, Canine (2009), et Alps (2013). Entre lieu de villégiature pour convalescents, séminaire d’entreprise, fêtes le soir dont l’ambiance ringarde rappelle nos pires souvenirs de mariage, sans oublier les parties de chasse à l’homme organisées régulièrement contre les rebelles solitaires, la clinique où sont parqués les célibataires de Lobster, c’est l’alliance du « club med » » et du camp de redressement. On la découvre au travers du regard atone de David, le héros du film (Colin Farrel prouve encore une fois qu’il est un très grand acteur) qui vient de quitter sa femme et qui se trouve lui aussi pris dans la logique de ce compte à rebours absurde au terme duquel s’il ne trouve pas une nouvelle compagne il sera transformé en homard (lobster en anglais). Mais sa passivité est bientôt remplacée par un désir de fuite.

Dans ce monde orwellien où tout le monde est obligé de vivre en couple, les réfractaires sont les « solitaires » et vivent dans les bois pour échapper aux injonctions de la société. Léa Seydoux, l’intransigeante « chef des solitaires », trouve ici un rôle à la mesure de son air revêche. Car ces rebelles sont aussi fascistes que ceux qu’ils combattent. Entre eux, tout rapprochement est proscrit sous peine de sévices particulièrement atroces. Seule la musique électronique est tolérée puisque c’est une musique qui se danse seul(e). La scène de la rave-party dans les bois, où chacun plane dans son walkman, est une scène très réussie, à l’image du reste du film, à la fois glaçante et poétique. La révolution est no-sexe et… no-futur.

En renvoyant dos à dos ceux qui se soumettent à la norme du couple et ceux qui la combattent, Yorgos Lanthimos cultive avec une fantaisie surréaliste, une sorte de cynisme pince-sans-rire. On peut lui reprocher sa froideur, son manque d’empathie pour ses personnages tant il les décrit soit affreusement cruels, soit totalement hébétés. La troisième voie qu’il propose est là encore pleine de désespoir. Mais c’est le prix à payer pour une approche clinique et politique d’un monde qui n’est pas tellement différent du nôtre et qui est particulièrement désolant.

The Lobster joue sur des plans fixes d’une longueur hypnotique qui restent gravés dans notre cerveau. Yorgos Lanthimos qui déclare aimer Godard et Buñuel est un puriste et s’attache à filmer en 35 mm, en lumière naturelle. Dans un monde saturé d’images trafiquées, mensongères, destinées à être consommées et à nous faire consommer, The Lobster est le film d’un metteur en scène qui ne croit plus qu’en une seule chose, malgré tout, aux pouvoirs ravageurs du cinéma.

Verdict ?

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