Le Pont des Espions – Spielberg en mode Autobahn

Nos notes

Avec Le Pont des Espions, Steven Spielberg poursuit sa réflexion sur la grande Histoire après l’intrigant Cheval de guerre et son imposant Lincoln. Mais, en vérité, si l’on attendait avec une certaine impatience Le Pont des Espions, c’est bien plus pour l’arrivée en fanfare, au sein de l’univers spielbergien, de deux grands noms du cinéma américain contemporain, que pour les retrouvailles avec Tom Hanks. Cinéastes inégaux, les frères Coen sont par contre des conteurs hors pair. Leur association avec le golden boy promettait de faire des étincelles ! Hélas, le compte n’y est pas.
On retrouve certes la patte des auteurs du Grand Saut, à travers des personnages comme Rudolf Abel ou dans les méandres de la diplomatie qui n’a rien à envier au récit de Barton Fink. À travers le héros spielbergien apparaît un autre souci de taille. Si l’on a plaisir à voir ce gentil garçon, plein d’empathie ayant du mal à comprendre les mécanismes de la diplomatie du temps de la guerre froide, rappelant le Richard Dreyfus au moment de sa rencontre avec le Troisième Type, on ne peut s’empêcher d’être déçu par le choix de l’acteur. Car si Tom Hanks, très professionnel, incarne toujours aussi bien l’homme sans qualité, il n’en reste pas moins Tom Hanks. Le récit du Pont des Espions aurait gagné de faire un choix plus risqué en faisant incarner le personnage par un illustre inconnu. Force est de constater qu’il s’agissait d’une mission impossible que de fusionner l’optimisme débordant du plus vieil enfant d’Hollywood et le fatalisme absurde d’Ethan et Joel Coen. Sans doute est-ce pour cela que le film a bien du mal à commencer : il faut à ces trois-là le temps de réajuster leur univers pour s’adapter à celui de l’autre.
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« Petit Spielberg » donc, mais comme souvent avec l’auteur des Dents de la mer, loin d’être inintéressant. Car là où sans doute, les trois créateurs ont trouvé un terrain d’entente, c’est dans le choix délibéré de Steven Spielberg d’inscrire la Grande Histoire dans une esthétique résolument pop. Si le Paris carte postale de Munich avait du mal à passer, c’était que cela détonnait par rapport une certaine recherche de réalisme dans le reste du film. Le pont des espions s’inscrit évidemment dans l’héritage de la ligne clair, cette école esthétique de la bande dessinée incarnée par Hergé et E. P. Jacobs. Pas de quoi, cette fois-ci, s’indigner du traitement cartoon du Berlin occupé par les forces alliées. Certes, avec Spielberg on a du mal à faire la différence entre l’armée rouge et l’armée nazie, mais on est là dans un univers plus proche de Tintin chez les Soviets, ou — évidemment — d’Indiana Jones – que de La Liste de Schindler. Pas de quoi s’indigner, d’autant plus qu’avec le temps du film, le travail du cinéaste sur le cadre et l’esthétique pop tend à évoluer. Il est assez étonnant de voir la façon dont il inscrit l’Ancien Monde, l’Europe, terrain de jeu des grandes puissances, dans la tradition de la ligne claire et le Nouveau Monde dans une esthétique plus proche des comics américains. Deux scènes miroirs suffisent à mettre en évidence l’approche visuelle du film. Alors que Donovan (Tom Hanks) quitte Berlin Est pour rejoindre l’Ouest, il assiste, médusé derrière la fenêtre de son train à la fuite d’enfants tentant de sauter les grilles et le mur qui séparent les deux parties de la ville. Un acte forcément suicidaire que les bolchéviques sanctionnent par la mort des enfants. Alors qu’il revient enfin aux USA, l’avocat assiste de son train à nouveau à une scène équivalente, mais cette fois-ci, il ne s’agit plus d’un acte désespéré pour les enfants, mais d’un simple jeu. Alors que la première scène reprend les lignes de fuite typique de l’école belge, la seconde reprend le découpage typique des cases, à travers les cadres de la vitre du train, que l’on retrouve dans les œuvres de Jack Kirby.
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Deux écoles graphiques apprennent donc à coexister, faisant écho au récit de la guerre froide où deux idéologies s’affrontent. C’est là encore l’un des intérêts du film de voir comment Steven Spielberg amène le spectateur à s’interroger sur ce qui jusqu’à très peu de temps, nous a été vendu comme le monde libre. La chose est claire, évidemment, avec le choix de prendre comme personnage principal un avocat tentant de défendre un espion soviétique au cœur des États-Unis. Hollywood a été l’un des décors du maccarthysme et les purges au sein des artistes accusés de « communisme » sont un souvenir toujours vivace. Un souvenir d’autant plus concret qu’aujourd’hui encore les États-Unis doivent faire face à un même esprit de paranoïa. À la grande différence que, l’Evil Empire est tombé et que ne subsiste plus que le rêve américain d’un capitalisme mondialisé. On sent chez Spielberg une certaine défiance vis-à-vis d’un climat actuel qui pousse à prendre position contre les ennemis des États unis. Un climat que le dernier président Bush avait résumé simplement par cette injonction « vous êtes avec nous, où contre nous ».
Or, Steven Spielberg préfère citer le « We, the People » de la constitution américaine, inscrivant forcement Le pont des espions comme une suite logique de son Lincoln. Un peuple qu’il s’agit de protéger des manigances des grandes nations. Un peuple qui par son allégeance à certain motif de la démocratie à l’américaine, comme la presse libre, la séparation entre la politique et le militaire était à l’époque en train de se laisser corrompre par une propagande plus efficace encore que celle imposée par l’Union Soviétique : la société du spectacle. Au fil du long métrage, le cinéaste parsème son récit de scènes liant la contre information du pentagone avec l’information journalistique ou les fictions scolaires appelant à avoir peur de l’ennemi nucléaire russe. C’est pourtant à la toute fin du film que Spielberg met en scène la victoire de cette propagande sur le réel, et le grand perdant bolchévique. De retour au foyer, l’avocat James B. Donovan, se tient devant toute sa belle famille happée par l’outil de propagande le plus efficace à ce jour : la télévision.
Une télévision qui informe alors de l’exploit du père de famille, que tous pensaient être à la pêche. Une image angoissante, mais qui nous rappelle également qu’il fut un temps où Spielberg produisait des films d’horreur, dont l’un des plus fameux fut Poltergeist.

Verdict ?

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l’université pour y faire grève et bouffer du film. Je m’y passionne pour la critique et l’écriture de scénario. Depuis, je m’efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l’ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

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